Orthodoxie en Abitibi

Le Christ en tant qu'être humain

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Étude VII : Le Christ en tant qu'être humain

- P. Georges Leroy -

Cliquer ci-dessous, pour vous retrouver aux points correspondants du texte :

Quel être humain le Christ a-t-Il assumé ?
L'humanité dans sa réalité intégrale
Les miracles et la domination sur les éléments
Une première synthèse
Être ensemble ou être Un ?
La hiérarchie de la création
Le quadrichotomisme
La verbéité

Quels sont les objectifs que nous nous proposons d'atteindre ?

Jusqu'à présent, nous avons traité de questions cosmologiques: il s'agit des grandes interrogations concernant l'Univers, sa provenance, sa destinée, ses relations avec le Créateur et avec l'être humain. Maintenant, le moment est venu d'aborder le domaine de l'anthropologie, c'est-à-dire l'étude de l'être humain en tant que tel. La problématique nous devient plus proche, plus familière : nous finissons par pouvoir nous poser la question : "et moi, qu'est-ce que je fais, dans tout cela ?"

Pour en arriver là, il était cependant nécessaire de poser les cadres de notre pensée et de définir plusieurs concepts, tels celui de l'"acte absolu", de l'"être global", de la "récapitulation", du "mal cosmique" et la distinction des espace-temps. Il était également indispensable de clarifier la question de la responsabilité divine envers l'existence du monde tel que nous le connaissons.

Maintenant que tout cela a été accompli, nous pouvons commencer la nouvelle phase de notre recherche. Le Christ sera pour nous le modèle d'humanité. Nous nous poserons les questions suivantes :

- l'humanité que le Christ a assumée est-elle bien cette humanité que je vis, en tant qu'individu ?
- le Christ n'a-t-Il assumé qu'un seul état d'humanité ?
- quelle est la caractéristique majeure de l'humanité assumée par le Christ ?
- quelle est l'action spécifique de la Nature divine envers l'humanité, action accomplie par la Personne du Christ ?
- dans quel épisode du texte évangélique se trouve manifestée la Nature humaine, en la Personne du Christ ?
- l'être humain est-il constitué d'un corps et d'une âme - ou d'un corps, d'une âme et d'un esprit ?


Quel être humain le Christ a-t-Il assumé ?

Nous avons vu que l'idée qu'il n'existe qu'un seul espace-temps rend le christianisme réellement incompréhensible. En ce qui concerne le Christ, une autre « évidence » qui semble correspondre au bon sens, est la conviction que l'humanité qu'il a assumée est parfaitement identique à la nôtre. Qui est le Christ ? C'est Dieu qui est devenu homme. Mais quel homme est-Il devenu ? Quel être humain le Verbe divin s'est-il approprié ? S'est-Il approprié un être humain tel qu'il existe dans notre espace-temps ? Nous avons déjà vu qu’il ne s’agit pas d’un individu tel que nous le sommes nous-mêmes, puisque le Christ est une Personne divine. Si le Christ s’est approprié un être humain tel qu'il existe dans notre espace-temps, le Verbe aurait été limité dans cette humanité qui est la nôtre : ses facultés uniquement humaines ne lui auraient pas permis de prendre conscience de sa propre divinité. Or visiblement, il savait très bien qu'il était Dieu, et ceci depuis l'enfance. À l'âge de douze ans, il rétorquait à Joseph et Marie, lors de sa fugue à Jérusalem : « Ne saviez-vous pas que je me dois aux affaires de mon Père ? » (Lc. 2; 49). Ceci dit en passant, cela ne correspond pas à l'image doucereuse et sentimentale de la « Sainte Famille », notion qui est un mensonge est une contrevérité. Rien ne permet d'affirmer qu'Il ait raboté le moindre copeau de bois avec son père, et nul ne sait où Il a passé la première partie de sa vie.

Si le Christ savait pertinemment bien qu'il était Dieu, a-t-il vraiment partagé notre sort ? Est-il devenu homme, comme un milliardaire s'offrirait la fantaisie de devenir - pendant quelques journées - un sans-abri ? Assurément, ce milliardaire ressentirait son état de sans-abri bien différemment de celui qui y est condamné par la misère. Le milliardaire sait à tout instant qu'il possède un compte en banque bien rempli ; à tout moment, il a la liberté de sortir de sa condition de sans-abri. Il n'y est pas enfermé. Est-ce le cas pour le Christ ? Divers indices convergent en ce sens : le Christ était consolé par les anges au jardin de Gethsémani (Lc. 22 ; 44. Uniquement chez Luc). Lors de son arrestation, l'un des serviteurs qui L’accompagnait tira son glaive et trancha l'oreille d'un des serviteurs du grand prêtre. Le Christ lui dit : « rengaine ton glaive (…) imagines-tu que je ne puis recourir à mon Père, qui m'enverrait immédiatement plus de douze légions d'anges ? » (Mt. 26; 53. Uniquement chez Matthieu). La façon dont le Christ a vécu son humanité était assurément différente de la nôtre. Il n'était pas enfermé dans son humanité au même titre que nous le sommes. Cela ne veut pas dire pour autant qu'il ait joué un rôle, comme le milliardaire... L'humanité du Christ était absolument authentique, mais différente en plusieurs points de la nôtre. Il voit à distance Nathanaël sous le figuier (Jn. 1; 48). Il connaît à distance la maladie et la mort de Lazare (Jn. 11; 4). Mais une fois arrivé chez Marthe et Marie, il demande où se trouve le tombeau (Jn. 11; 34). Revenant du mont de la Transfiguration, le Christ demande au père d'un épileptique possédé : « combien de temps y a-t-il que cela lui arrive (Mc. 9; 21) » ? Par contre, le Christ connaît l'avenir : il sait très bien qu'il devra vivre la Passion.

Ce ne sont pas les miracles accomplis par le Christ qui posent question. À partir du moment où nous reconnaissons que le Christ est Dieu, ses miracles sont la moindre des choses, si je puis me permettre cette expression… Non, ce qui est intrigant, ce sont les facultés bien particulières que possède le Christ. Comme celle d’un être humain, sa connaissance semble être limitée, tout en dépassant de loin la nôtre. Il marche sur la mer, domine sur les éléments, calme les flots déchaînés. Ce ne sont pas à proprement parler des miracles, mais plutôt l’expression de facultés que nous ne possédons pas, et qui nous dépassent.

De nombreux exégètes contemporains affirment tout simplement que le Christ était un homme comme n'importe lequel d'entre nous, et que les prétendus signes d'omniscience du Christ ne sont que des enjolivements apportés par les rédacteurs des textes néo-testamentaires. Cela participe à une vision du monde qui exclut tout phénomène qui ne relève pas strictement des lois naturelles. Ce type d’« exégèse » n'est rien d'autre qu'un paravent qui est posé afin de dissimuler une incroyance de fait. J'ajouterais que cette vision du monde positiviste était fort à la mode au XIXème siècle, tandis qu'à l'heure actuelle une perspective aussi étriquée ne paraît plus correspondre au monde qui nous entoure.

Le point de vue opposé considère que le Christ est nécessairement omniscient, du fait qu'il est Dieu. Dans ce cas, le Christ, en posant une question à ses interlocuteurs, le faisait « pour la galerie » - afin de rendre crédible sa Nature humaine. Mais en réalité, comme Il savait tout, il ne Lui était absolument pas nécessaire de poser quelque question que ce soit. Effectivement, nous sommes tout à fait libres de considérer que le Christ était omniscient. Mais dans ce cas, rien ne vient justifier la plus célèbre ignorance du Christ, qui est celle de l’heure de la Fin des Temps : « ce jour ou cette heure au secteur, nul ne les connaît, ni les Anges du Ciel, ni le Fils, personne sinon le Père » (Mc. 13; 32. ).

Un indice peut nous permettre de répondre à la question de la « science du Christ ». Le Christ dit de Lui-même « Je Suis la Porte des brebis (…) Les brebis qui Lui appartiennent, Il les appelle chacune par son nom, et Il les emmène dehors » (Jn. 10; 3-7). Dans le texte de la Genèse, nous voyons que Adam désigne toutes les créatures par leur nom (Gn. 2; 20.). Sauf qu'il ne s'agit là que du bétail, des oiseaux du ciel, et des bêtes des champs. Le Christ par contre, désigne ses brebis spirituelles, c'est-à-dire les êtres humains qui ont collaboré à son œuvre divine. Cette différence montre qu'Adam n'est bien sûr qu'une préfiguration du Christ : c'est Adam qui prophétise le Christ, et non le contraire. Le Christ désigne ses brebis «par leur nom», tout comme Adam désignait « par leur nom » chacune des créatures. À cet égard, le Christ est véritablement le Nouvel Adam.

Ce n'est pas seulement un parallélisme poétique : l'humanité que le Christ a revêtue est précisément celle de l'« être global » de l'espace-temps paradisiaque. L'intelligence du Christ est infinie, car il est Dieu. La connaissance du Christ est limitée, en tant qu'être humain. Mais cette connaissance est celle que possédait Adam dans le paradis : il s'agit d'une connaissance considérablement plus large que celle dont nous disposons aujourd'hui, dans l'état d'humanité qui est le nôtre. Cela nous explique que la connaissance dont disposait le Christ était limitée, car visiblement il « ignorait » certaines choses, et en même temps cette connaissance est d'une qualité considérablement meilleure que la nôtre. La question de la «science du Christ» reçoit ainsi une réponse antinomique, comme tout ce qui concerne Dieu : nous découvrons en la deuxième Personne de la Trinité une science à la fois infinie et limitée…

Il était essentiel que le Christ trace les limites d'un nouveau paradis, qui est l'Église en tant que réalité spirituelle, irriguée par quatre fleuves : les Évangiles. Il était essentiel que le Christ, au milieu du paradis, s'endorme du sommeil des trois jours afin que de son côté transpercé, jaillisse l'Église spirituelle, tout comme du côté d'Adam endormi, fut prélevée Ève, «la Vie».
- Au milieu du paradis, s'élevait l'Arbre de la Connaissance du bien et du mal ; il n'est autre que la Croix devant laquelle nous devons nous déclarer pour ou contre l'œuvre du Christ.
- Derrière l'Arbre de la Connaissance du bien et du mal, s’élève l'Arbre de Vie, qui était inaccessible avant la Passion du Sauveur.
Cet Arbre de Vie n'est autre que le Christ Lui-même. Lorsque nous mangeons de son fruit, qui ne saurait être un objet étranger à Lui-même, ce fruit qui est son Corps et son Sang, nous recevons l'Esprit-Saint.

Nous découvrons donc que l'humanité que le Christ a revêtue est celle de l'« être global » de l'espace-temps paradisiaque. Le Christ est véritablement le Nouvel Adam.


L'humanité dans sa réalité intégrale

L'humanité dans laquelle nous vivons, nous, aujourd'hui, c'est un état de sous-humanité qui est conséquent à la Chute, au Refus Originel, pénétré de divisions et de contradictions. C'est l'état dont parle saint Paul : « je suis charnel, vendu comme esclave au péché. Ce que je fais, je ne le comprends pas : car je ne fais pas ce que je veux, mais je fais ce que je hais » (Rm. 7; 14). Ce n'est pas très flatteur pour nous ; mais nous ne pouvons que constater l'état de mortalité, de finitude, de division individualiste et de souffrances qui est caractéristique de notre humanité. C'est de tout cela que le Christ est venu nous sauver.

Le Christ est venu nous montrer l'humanité réelle à laquelle nous somme appelé à nous agréger:

- Cette humanité réelle n'est pas celle d'Adam, car il n'est pas question de revenir en arrière.
- Ce n'est pas celle d'aujourd'hui, car c’est de notre état actuel de sous-humanité qu’Il veut nous sauver.

Il s'agit d'un troisième état de l'humanité, qui est celui du Royaume. Quel est-il, ce troisième état de l'humanité ?

Les caractéristiques du Christ ressuscité sont visiblement fort différentes de celles qu'Il avait lors de sa mission publique. Le Christ ressuscité n’est pas reconnu au premier abord : sainte Marie-Madeleine ne Le reconnaît que lorsqu’Il l’appelle par son nom (Jn. 20; 16); les pèlerins d’Emmaüs ne Le reconnaissent qu’à la fraction du pain (Lc. 24; 30-31); au lac de Tibériade, c’est Jean qui Le reconnaît, debout sur le rivage, alors que les autres sont en train de pêcher (Jn. 21; 7); Il est physiquement présent de façon tout à fait authentique, puisqu'il a allumé un feu de braise sur lequel il y avait du poisson et du pain, au retour de la pêche sur le lac de Tibériade (Jn. 21; 9). D'ailleurs, Il avait mangé un peu de poisson grillé, en présence des apôtres (Lc. 24; 42). Pourtant, il est capable de traverser les murailles, puisqu'il apparaît « les portes de la maison étant fermées » (Jn. 20; 19). Nous pouvons affirmer que la Nature humaine assumée par la Personne divine après sa résurrection, est l'humanité transfigurée du Royaume.

- L'humanité assumée par le Verbe lors de son incarnation est l'humanité paradisiaque.

- L'humanité assumée par le Verbe après sa résurrection est celle du Royaume.

- Le passage de l'un à l'autre est effectué par l'acte absolu qu'est la Résurrection, qui, en tant qu'acte absolu, est authentiquement une nouvelle création.

- L'humanité assumée par le Verbe n'est pas identique avant ou après cette nouvelle création. Le Christ a vécu en Lui-même l'Histoire de l'humanité :

Il a récapitulé en lui-même la longue Histoire des hommes et nous a procuré le Salut en raccourci, de sorte que ce que nous avions perdu en Adam, c'est-à-dire d'être à l'image et à la ressemblance de Dieu, nous le recouvrions dans le Christ Jésus.

Irénée de Lyon, Contre les Hérésies, 3,18, 1 - p. 360.

Pendant sa mission terrestre, le Christ nous révèle en sa Personne ce qu'est l'humanité authentique, bien au-dessus de l'état de sous-humanité dans lequel nous nous trouvons en notre espace-temps conséquent au Refus Originel. Cette révélation de l'authentique humanité est particulièrement apparente lors de la Transfiguration.

Ainsi donc, en aucun cas, le Verbe n'a fait sienne la forme d’humanité qui est la nôtre, forme qui est la conséquence du Refus Originel, pour la simple raison que rien de ce qui concerne le Refus Originel ne peut être agrégé à Dieu. Dire qu’il n’existe qu’un seul état d’humanité, affirmer que le Verbe ait assumé l'humanité telle que nous la connaissons, entraîne des apories insolubles. L'humanité assumée par le Verbe est à la fois antécédente et conséquente à notre réalité. De nombreux détails de l'Évangile ne sont explicables que dans cette perspective. Le Christ nous révèle l’humanité dans sa plénitude; Il récapitule en Lui le passage de l’humanité paradisiaque à l’humanité du Royaume. Nul n’est plus homme que le Christ, qui est pleinement et véritablement Dieu.

Le Christ a pris une humanité « en tout semblable à la nôtre, sauf le péché ». Le Christ a souffert, sur Terre, les « passions irréprochables », telles la souffrance, la fatigue, la mort. Il a vécu cela autrement que nous, car c'est volontairement qu'il souffrit la mort, alors que notre mort à nous - sauf en cas de suicide - est très involontaire ! - Le caractère volontaire de la mort du Christ apparaît clairement dans la parole de Jésus, que nous rapporte l'évangéliste Jean : « Je dépose ma vie, pour que de nouveau Je la prenne. Personne n'enlève celle-ci de Moi, mais Moi, Je la dépose de Moi-même. J'ai ce pouvoir de la déposer, et J'ai le pouvoir d'à nouveau la prendre » (Jn. 10; 17 - 18). Le Christ a pris une humanité en tout semblable à la nôtre, « sauf le péché » : cela fait une différence très appréciable, par rapport à notre humanité...

C'était certes un homme, mais tel qu'Il était dans sa constitution première, tout en étant aussi Esprit, grâce, puissance, car le caractère propre de notre Nature resplendissait dans la surabondance de la puissance divine.

[En ce qui concerne la mort du Christ], Il a fait se disjoindre, selon une disposition providentielle, le corps de l'âme, mais la Divinité indivisible, ayant été mélangée une fois pour toute à son réceptacle, ne s'est détachée ni du corps ni de l'âme :
- par son âme, elle se trouve dans le Paradis, ouvrant la voie aux hommes en la personne du Larron ;
- par son corps, elle se trouve dans le cœur de la terre, détruisant celui qui avait le pouvoir de la mort (Hb. 2 ; 14) - et c'est pourquoi le corps lui aussi est appelé Seigneur, en raison de la divinité présente en lui.

De la même façon, en ce qui concerne le commencement [c'est-à-dire la Naissance du Christ], nous pensons que la Puissance du Très-Haut qui s'est mélangée à notre Nature tout entière par la venue du Saint-Esprit, se trouve aussi dans notre âme - comme il convient qu'elle soit dans une âme - et qu'elle s'est mêlée au corps pour que notre Salut soit parfait en tout.

Il est intéressant de constater ici que, pour saint Grégoire de Nyssse, le corps humain fait partie intégrante du processus du Salut.

La Divinité a conservé cependant - et dans le commencement, et dans la fin de la vie humaine - l'impassibilité sublime qui convient à Dieu. Son commencement n'a donc pas été comme notre commencement, ni sa fin comme notre fin, mais ils ont manifesté dans l'un et l'autre cas, la puissance divine.

Saint Grégoire de Nysse. Lettre 3. S.C. 363. Cerf 1990. p. 139 - 141.

Le fait qu'il ait eu une humanité dépourvue de toute dimension peccamineuse (ce qu'il fut le seul à avoir, car on ne peut même pas le dire de Marie sa mère) suffit-il pour que l'on puisse affirmer que son humanité ait été la même que l'humanité paradisiaque ? En fait, le Christ a vécu son humanité dans un monde - le nôtre - totalement pénétré d'entropie. Par contre, l'être global paradisiaque a vécu son humanité dans un monde dépourvu d'entropie. N'affirmons pas prématurément que leur humanité ait été différente du seul fait qu'elle ait été vécue dans un environnement radicalement différent. L'être global vécut son humanité dans un univers paradisiaque, assurément d'une façon très différente que le Christ qui vécut son humanité au milieu des cailloux et des épines, et sous le soleil écrasant de la Palestine de l'époque – sans parler de l’opposition virulente des êtres humains… Mais tous deux étaient « sans péché ». Tous deux n'étaient pas enfermés dans une individualité ponctuelle. Tous deux étaient capables d'émettre un « acte absolu » qui allait conditionner la totalité de l'histoire subséquente de l'Humanité.


Les miracles et la domination sur les éléments

On peut se poser la question suivante : qu'est ce qui constitue, en propre, la caractéristique majeure de cette « Nature humaine paradisiaque » que partagèrent l'être global originel et le Christ? Il me semble que l'on peut affirmer qu'il s'agit de la domination sur les éléments. Dans notre espace-temps, nous sommes soumis aux éléments : ils nous dominent, et nous devons composer avec eux. Adam dominait les éléments, et le signe qui en est donné fut le fait qu'il put nommer chacune des créatures non faites à l'image de Dieu. - Tout comme Adam, le Christ dominait les éléments : divers traits de sa vie terrestre sont caractéristiques de cette domination, comme la marche sur les eaux ou le fait qu'il calma la tempête sur lac de Galilée, après avoir été réveillé par les apôtres. On peut aussi citer l'épisode où le Christ fit sécher le figuier. Bien évidemment, le Christ n'utilisa qu'avec la plus grande modération ce type de faculté. Sinon, son œuvre aurait été transformée en un « cirque Barnum » ; de toute manière, les gens étaient intéressés bien davantage par les merveilles qu'Il était susceptible d'accomplir que par le message qu'Il voulait transmettre, qui demeurait étranger à la plus grande partie des humains, avides de pouvoir et de richesse, comme toujours.

Comment distinguer entre un miracle, c'est-à-dire le surgissement dans notre dimension d'une action surnaturelle et divine, de cette domination sur les éléments qui était caractéristique de la Personne du Christ ?
En fait, si nous regardons chacun des miracles, tous peuvent se comprendre comme étant des mises en œuvre de cette domination des éléments par le Christ : Il domine jusqu'aux éléments chimiques, en changeant l'eau en vin ; il domine les agents infectieux et les causes des maladies, en opérant des guérisons ; il domine même les puissances des ténèbres, en chassant les démons. Il va même jusqu'à dominer la mort physique, en ressuscitant le fils de Jaïre (Mc. 5; 21-42), celui de la veuve de Naïn (Lc. 7; 11-17) et en ressuscitant Lazare (Jn. 11) - il s'agit en fait de « réanimations », car ces personnes durent mourir à la fin de leur parcours terrestre.

De tout ceci, le Christ ne possède pas l'exclusivité : tous les Saints ont fait des miracles comparables, et le prophète Élie a ressuscité le fils de la veuve de Sarepta (I Rois. 17; 9-24). De toute manière, Jésus a dit à ses disciples que celui qui croit en Lui fera même de « plus grandes œuvres » que le Christ (Jn. 14; 12.). Chacun peut réfléchir sur ces « plus grandes œuvres » accomplies par le croyant. Pour ma part, j'aurais tendance à penser qu'il s'agit de cette grande œuvre accomplie par les « bienheureux, ceux qui croiront sans avoir vu ». L'essentiel, dans le christianisme, est ce qui ne se voit pas : l'essentiel est dans l'invisible. Ceux qui auront confessé la Foi et gardé l'espérance alors même que leur époque aura versé dans l'indifférentisme et l'hostilité envers la démarche spirituelle, ceux-ci feront une œuvre aussi grande que ne le fut l'ascèse pratiquée dans un milieu qui considérait cet exploit avec respect et admiration.

Revenons à l'épisode de la résurrection de Lazare. Dans la liturgie de l'Église orthodoxe, le samedi de Lazare à Matines, nous avons un beau Canon qui, en substance, dit ceci : « en tant qu'homme, le Christ a pleuré devant la tombe de Lazare ; en tant que Dieu, Il l'a ressuscité ». C'est typiquement nestorien ; il est assez amusant de voir qu'un tel Canon figure dans la liturgie tout-à-fait officielle de l'Église. Si l'on décrit l'humanité et la divinité - possédant chacune ses caractéristiques propres - comme deux éprouvettes contenant des liquides distincts ou comme des parallèles qui ne se rencontrent jamais, il n'est pas possible de penser la divinisation de l'être humain, sa participation plénière et authentique au divin. C'est bien la raison pour laquelle l’Église a rejeté ce type d'option.

Non seulement elle l’a rejeté, mais elle a pris la position inverse, par la communication des idiomes. La plénitude de l'Incarnation implique le fait que la Nature divine prenne toutes les caractéristiques de la Nature humaine, et inversement. Cela permet d'affirmer en toute légitimité que « Dieu a souffert dans la chair ». Lors de la résurrection de Lazare, la communication des idiomes nous permet d'affirmer que Dieu a pleuré devant la tombe de Lazare. Il nous reste à énoncer la deuxième moitié de l'affirmation : l'homme totalement divinisé a ressuscité Lazare... Cette affirmation rejoint l’idée que les miracles sont en fait l’expression de la domination sur les éléments, qui montre l’identité de la Nature adamique avec celle du Christ d’avant la Résurrection.

Cette idée que Jésus a ressuscité Lazare par la puissance de sa Nature humaine accomplie dans toute sa plénitude - Nature humaine dont Il nous a montré la réalité lors de sa Transfiguration - cette idée peut paraître particulièrement risquée, tant nous sommes habitués à attribuer à la seule Nature divine toute action échappant aux lois physiques habituelles. Cependant, rappelons-nous les préceptes que Jésus donna aux Douze Disciples en les envoyant en mission auprès des « brebis perdues d'Israël » : « Guérissez les malades, ressuscitez les morts, purifiez les lépreux, chassez les démons » (Mt. 9 ; 8. L'injonction « ressuscitez les morts » se trouve uniquement dans Matthieu). Les Douze participent déjà à l'humanité nouvelle : ils en ont les pouvoirs, jusqu'à ressusciter les morts. Et ce sont des êtres humains...

Élie lui-même ressuscita le fils de la Sunamite (II Rois 4 ; 8 - 37). Dans ce récit, Élie est la figure du Christ. À l'annonce du malheur qui frappe la Sunamite, le prophète dit à son disciple Géhazi de prendre son bâton, et d'aller l'imposer sur l'enfant mort. La Sunamite s'y oppose vivement (II Rois 4 ; 29 - 30). En effet, le Christ n'utilise pas sa Nature humaine comme on le ferait d'un outil étranger à soi-même. Le prophète dit également à son disciple de garder le silence pendant le trajet (v. 29). En effet, ce qui se passe ici dépasse tout langage humain : aucun mot ne peut décrire adéquatement l'oeuvre divine en cours de réalisation. Élie, venu lui-même auprès de l'enfant mort - tout comme le Christ est venu Lui-même au chevet de l'humanité dévastée par la mortalité - s'étend sept fois sur l'enfant et mit « sa bouche contre sa bouche » (v. 34). Sept fois : c'est le nombre de la plénitude, car le Christ possède en plénitude sa Nature humaine. Le Christ - dont le prophète est l'image - est le Nouveau Créateur, qui insufle l'Esprit nouveau en les lèvres de l'Adam ancien, couché dans la mort - humanité perdue qui doit être sauvée.

Si nous pouvons considérer les miracles comme étant le fruit de l'action de la Nature humaine telle qu'elle est mise en œuvre par le Christ, quelle est, dans ce cas, l'action spécifique de la Nature divine ? En fait, il existe plusieurs actes que seul Dieu lui-même peut accomplir, et parmi eux, citons en tout premier lieu le pardon des péchés. Les pharisiens s'étonnaient à juste titre du fait que le Christ prétende absoudre les péchés du paralytique, alors qu'à leurs yeux, Jésus ne pouvait être qu'un homme. Seul Dieu peut pardonner les péchés de chaque être humain, et expier l'ensemble de la peccabilité humaine, par la puissance de son Sacrifice. Comme il est dit dans l'épître aux Hébreux (Hb. 4; 15), en Christ, nous avons un Grand-Prêtre qui a été éprouvé en tout, d'une manière semblable (aux souffrances humaines), à l'exception du péché.
La deuxième chose que seul Dieu peut accomplir est bien sûr, le Salut. Seul Dieu peut sauver. Seul Dieu peut « pénétrer par-delà le voile » (Hb. 6; 19), et prendre à sa suite les êtres humains associés à son œuvre.
Et la troisième chose qui est exclusive à la divinité, c'est la réunification de toutes les dimensions du réel, qui avait été divisé par le Refus Originel. Seul Dieu peut s'élever au Ciel et faire siéger notre Nature humaine à la droite du Père, à la stupéfaction des anges.


Une première synthèse

Résumons notre propos : l'affirmation de la pluralité des espace-temps, qui est aujourd'hui indispensable pour donner une description pertinente de la doctrine chrétienne, et qui est grandement facilitée par la description du monde que nous offre la science contemporaine, - cette affirmation plurielle doit également être posée dans le domaine de l'anthropologie, en ce qui concerne le Christ. Cela nous permet de poser la question : l'humanité qui est la nôtre, telle que nous la vivons ici et maintenant, est-elle le seul type d'humanité possible ? N'existe-t-il qu'une seule forme d'humanité, qu'un seul mode d'existence humaine ?

Je suis enfermé dans mon humanité, telle que je la vis ici et maintenant. Car je suis un individu qui ne peut comprendre et ressentir que très approximativement ce que pensent et ressentent les autres individus humains. Si je suis atteint par une maladie neurologique dégénérative, mon enfermement peut devenir absolu, et ma psyché devenir totalement prisonnière de mon corps. Bien évidemment, si le Christ a assumé la Nature humaine telle que je la possède ici et maintenant, de toute évidence, Jésus a été enfermé dans sa condition humaine. Dans cette perspective, si le Christ n'avait pas accepté d'être enfermé dans sa Nature humaine, Il n'aurait pas assumé pleinement l'incarnation ; Il n'aurait pas été pleinement homme. Une fois enfermée dans sa Nature humaine, bien évidemment sa connaissance humaine n'aurait eu aucune conscience de sa divinité.

Le Christ enfermé dans sa nature humaine : cela signifie que l'esprit conscient de Jésus ne pourrait transgresser les limites ontologiques de sa personnalité humaine, strictement analogue à celle que possède chacun d’entre nous. Est-ce vraiment le cas ? C'est justement toute la question. Quelle est donc cette humanité que le Christ a assumée dans son incarnation ? S'il s'agit de l'humanité telle que nous la vivons ici et maintenant, cela pose un bon nombre de problèmes qui sont pratiquement insolubles, et notamment celui de la « science du Christ » : quelle conscience le Christ-Homme aurait-Il eue de sa propre divinité ? En tant qu’homme, le Christ pouvait-Il savoir qu’il est Dieu ? Chacune des deux Natures du Christ a son « agir » propre ; car sans « agir », une Nature reste purement potentielle, factice. L'être humain Jésus a son mode de connaissance, et l'être divin Jésus a le sien. La connaissance de l'être humain Jésus est la « science acquise », et la connaissance propre à l'être divin Jésus est la « science divine ».

À cela, la scolastique ajoute la science de vision - ou vision béatifique – et la science infuse - celle des inspirés. Sans doute pourrait-on ajouter quelques autres types de sciences à cette collection.

Selon cette perspective, l'être divin Jésus ne peut rien connaître de ce qui appartient à l'univers des humains.

Selon Thomas d’Aquin : « dans l'âme du Christ, s’il n'y avait pas eu d'autre science que la science divine, son âme n'aurait rien connu » IIIe Pars q. 9 art. 1 ad 1um.

Quant à l'être humain Jésus, il ne peut rien connaître de ce qui appartient au divin - c'est-à-dire qu'en tant qu'être humain, il ne peut absolument pas être conscient qu'il est Dieu, ce qui aboutit à cette conclusion pour le moins originale : Jésus serait Dieu mais Il ne le saurait pas...

L'affirmation qu'il existe plusieurs espace-temps, et partant, plusieurs univers créés, est inséparable de l'affirmation qu'il existe plusieurs modes d'existence de l'humanité. Assurément, l'être global paradisiaque qui a pris la décision fondamentale qui influence notre univers actuel dans ses moindres composantes, vivait selon un mode d'humanité qui n'est pas précisément le nôtre… Notre univers, marqué par l'entropie, par l'omniprésence de la mort, par l'entre-dévorement et la violence, cet univers qui n'est nullement conforme à la volonté divine, est le milieu où s'est développée une existence humaine dont le mode d'être est en tous points inférieur au mode d’existence et aux facultés allouées à l'être global paradisiaque. À cet égard, par rapport à cet Être global, nous vivons dans un état de sous-humanité. Le Christ, dans son incarnation, a-t-il assumé cette sous-humanité ?

Ici, nous devons jeter un coup d'œil sur cet épisode remarquable qu'est la Transfiguration. La pensée patristique affirme que la Transfiguration n'a apporté aucun changement en la Personne du Christ, du fait que Dieu est immuable. Si le changement ne se situe pas dans la Personne du Christ, il se situe nécessairement en les personnes des apôtres, et particulièrement dans leurs facultés de perception. Le Christ a toujours été transfiguré, et c'est l'intervention de l'Esprit-Saint qui a donné aux apôtres la vision spirituelle indispensable pour voir le Christ dans sa véritable réalité humaine.

En voyant le Christ transfiguré, les apôtres ont vu la Nature humaine dans son intégrité, même si cette vision n'est parvenue à eux que dans la mesure exacte où ils étaient capables de la percevoir. Ce faisant, les apôtres nous montrent le cheminement exemplaire de la vie spirituelle, ce qui fait de la Transfiguration la fête par excellence de la prière et de l'apprentissage de la familiarité avec l'univers divin. Bien sûr, tout ceci ne veut rien dire si l'on estime que les actions du Christ n’ont eu d'autres conséquences que des effets créés, et que la lumière de la Transfiguration ne fut qu'un phénomène météorologique, du genre « feu Saint-Elme »…

La Nature humaine telle que le Christ la montra aux apôtres, lors de la transfiguration, c'est celle qui existe dans le Royaume. En fait, il existe trois modes d'être de l'être humain, trois types de Nature humaine :

- la Nature humaine de l'Être Global paradisiaque, qui a ceci de particulier d'être non-contaminée par la mort : après avoir fait participer à la Lumière divine l’ensemble de la création, l'Être Global serait passé dans le Royaume par un passage, une Pâque, qui n'a rien de commun avec la mort ;

- la Nature humaine qui est la nôtre, dans un état de sous-humanité non-conforme au projet divin sur la création. Notre Nature est sujette à la mort, à la souffrance, à la finitude et à la division ;

- la Nature humaine telle qu'elle existe dans le Royaume, et telle que les apôtres ont pu l’apercevoir lors de la Transfiguration. Il s'agit là de la Nature humaine véritable, existant dans son intégralité. C'est cette Nature que le Christ a assumée.

Il est donc exact de dire que le Christ n'a pas vécu son humanité de la même façon que nous la vivons.

C’est dit d’une façon un peu plus compliquée par saint Jean Damascène : « La même hypostase du Verbe ayant fait fonction d’hypostase pour les deux Natures, (…) la chair du Dieu Verbe (…) a existé enhypostasiée sans devenir une hypostase existant de son existence propre ».

Jean Damascène. La Foi orthodoxe 45-100. S.C. 540. Cerf 2011. 52, III, 8. p. 57 – 59.

On ne peut pas en conclure pour autant que le Christ ne soit pas vraiment un homme ; bien au contraire, le Christ est plus authentiquement homme que nous le sommes, car Il a assumé la Nature humaine intégrale telle qu'elle est vécue dans le Royaume, et non pas notre Nature humaine qui est solidaire d'un monde déchu.

Jésus a été créé - je parle de son Humanité - Il a été créé dans un état de parfaite lumière, dans un état de totale liberté, c'est-à-dire qu'en Lui, la personne a devancé la nature : il est personne, totalement, source, origine, création, jaillissement, amour, charité universelle.

Maurice Zundel. Ta Parole comme une source. Homélie pour l'Assomption. éd. Anne Sigier. p. 359.

Du fait que le Christ ait assumé la Nature humaine intégrale, toute conception de l'incarnation qui verrait Jésus enfermé dans son humanité est inexacte. Pendant toute sa vie terrestre, le Christ a eu, selon son humanité, une connaissance et une conscience pleine et entière de sa divinité. Cela est tout-à-fait apparent dans l'Évangile de Jean, pratiquement à chaque ligne. Classiquement, la théologie dit que le Christ a assumé, avec la Nature humaine, les « passions impassibles ». En d'autres termes, Il a transpiré, Il a mangé, Il a eu faim, Il a satisfait à ses besoins naturels (ce qui était nié par les aphtartodocètes…), Il a souffert, Il est mort, toutes choses qui ne sont pas répréhensibles, ce que sont par contre l'ignorance et la concupiscence.

Le bon sens dit que si l'ignorance ou la négligence de ce que l'on devrait savoir est répréhensible, il n’en est pas de même quant au fait d’ignorer une bonne partie de ce que l’on pourrait savoir : la limitation de nos connaissances fait partie intégrante de notre Nature humaine. Selon cette conception, il n'y aurait aucune raison de refuser une telle limitation de la connaissance dans l’esprit du Christ-Homme.

Un tel raisonnement est exact, si l'on considère qu’en s'incarnant, le Christ s'est uni à notre Nature humaine telle que nous la connaissons ici et maintenant. Par contre, si l'on considère que le Christ s’est incarné en s'unissant à la Nature humaine intégrale - telle qu'elle existe dans le Royaume - et qu’Il nous révèle une telle Nature, l'ignorance en la Personne du Christ n'est pas admissible. De fait, comme la Personne du Christ est divine, l'ignorance n’y a pas sa place. C'est bien ce que nous enseigne l'épisode évangélique du Christ parmi les docteurs (Lc. 2; 46 - 50).

Nous avons constaté que l'ignorance et la concupiscence sont répréhensibles. Qu'en est-il au juste de la concupiscence? En termes plus modernes, le Christ a-t-il fait usage du sexe ? La question n'a rien de futile. Aujourd'hui, bien des gens affirment - sans aucune preuve étayant une telle affirmation - que le Christ ait eu une relation sexuelle avec Marie Madeleine, par exemple, ou avec l'évangéliste Jean. À leurs yeux, c'est la seule façon qui permette au Christ d’être pleinement et authentiquement humain. Le Christ pourrait-il être complètement humain, sans sexe ? À leurs yeux, c'est invraisemblable. Nous retombons dans la question de l'enfermement du Christ dans la nature humaine : si le Christ était engagé dans une relation sexuelle avec un être humain, masculin ou féminin, il se serait enfermé dans sa destinée humaine. À fortiori, s'il avait eu des enfants, une descendance, l'enfermement aurait été complet.

Certes, le Christ a une généalogie - si lacunaire et contradictoire soit-elle - mais la figure qui le représente vraiment est celle du grand-prêtre Melchisédech. Il est significatif que Melchisédech soit « sans généalogie ». Melchisédech est la figure par excellence de l'être humain qui n'a jamais été enfermé dans sa condition humaine. Le Christ s'est jamais laissé enfermer dans son humanité, ne fût-ce que par le biais d'une relation sexuelle. En cela se trouve sans doute la meilleure preuve que son humanité est celle du Royaume : lorsqu'on Le questionne sur la femme qui a eu sept maris successifs, Il répond que dans le Royaume « il n'en sera pas ainsi » : il n'y aura plus ni homme ni femme (Lc 20 ; 27 – 40 // Mc. 12 ; 18 – 34 // Mt. 22 ; 23 – 33). La Nature humaine dans le Royaume n'est plus divisée en deux genres sexuels distincts. La Nature humaine dans le Royaume s'exerce à l'image des relations Nature et Personnes dans la Trinité : selon le principe d'unité dans la diversité. Pour les êtres humains citoyens du Royaume, il n'y a plus de division, même sexuelle. Il n’y existent que les distinctions de Personnes existantes en une même Nature.


Être ensemble ou être Un ?

Le Christ nous montre ce qu'est la Nature humaine , telle qu'elle existe dans le Royaume. À ce titre, Il est notre Pédagogue, et nous apprend ce qu'est véritablement l'Humanité. Par nous-mêmes, nous sommes incapables de la découvrir, car, au départ, nous ne connaissons d'autre humanité que la nôtre. Et notre forme d'humanité contient en elle-même les effets du Refus originel. Dans l'Humanité du Royaume, les éléments qui forment la personne humaine existent en harmonie mutuelle, et transmettent leur dynamisme, comme les engrenages d'un mécanisme transmettent le mouvement d'une roue à l'autre. Par contre, en nous, les éléments qui composent notre personne - notre corps, notre psychisme et notre âme - coexistent le plus fréquemment en dispersant une grande partie de leur énergie en conflits, discordances et divisions internes. Comment faire en sorte que ces éléments qui nous constituent opèrent d'une façon unitaire et harmonieuse - soient Un - et ne se bornent pas à coexister ensemble ?

Saint Nicolas Vélimirovitch (1880 – 1956). Évêque de Jitcha et d’Ochrid, commémoré le 5 mars) nous donne un précieux enseignement, dans le « Prologue d’Ochrid ». Il commente les versets 5 et 8 du 5ème chapitre de la 1ère épître de Jean :

Ils sont Trois à témoigner au Ciel : le Père, le Verbe et le Saint-Esprit ;
et ces Trois sont Un (kai outoi oi treis en eisi- ils sont un).
Et ils sont trois à témoigner sur terre : l'Esprit, l'eau, le sang ;
et ces trois sont ensemble (kai oi treis eis to en eisin- ils sont vers l'un).

Dans la Bible de Jérusalem, les mots « au Ciel … sur terre » ne figurent pas dans le texte, mais sont relégués en note de bas de page. Les mots omis ne figurent pas non plus dans la TOB, mais par contre, apparaissent dans la traduction de Louis Segond. Le texte intégral appartient à la Tradition liturgique de l’Église orthodoxe.

Saint Nicolas poursuit :

Au lecteur rapide n'apparaîtra pas la différence que l'Évangéliste met en exergue entre la Trinité céleste et la Trinité terrestre.
- Pour la Trinité céleste, il dit : et ces trois sont Un,- et pour la Trinité terrestre : et les trois sont ensemble.
Grande est la différence entre être Un et être ensemble.
Le Père, le Fils et le Saint-Esprit sont Un,
tandis que l'esprit, l'eau et le sang sont uniquement ensemble, mais ne sont pas Un.
Car même les ennemis peuvent être ensemble mais ne sont pas Un.
Tous les hommes sur la terre sont ensemble mais ne sont pas Un.

L'eau et le sang composent la chair, et l'Esprit est Esprit : « car la chair convoite contre l'Esprit et l'Esprit contre la chair (Gal. 5 ; 17) ». Ils ne sont donc pas un, mais ils sont ensemble. Et quand l'homme meurt, la communauté se dissout et cesse : le sang et l'eau s’en vont d’un côté et l'esprit de l'autre.

Tandis que la divine Trinité dans les Cieux est non seulement ensemble mais Un aussi.

Or, il y a une Trinité dans le ciel intérieur de l'homme, qui doit être non pas communauté mais unité, afin que l'homme soit bienheureux dans ce monde comme dans l'autre.C'est l'unité de l'esprit, du cœur et de la volonté.

Tant que ces trois ne sont qu'en communauté, l’homme est en guerre avec lui-même et avec la Trinité céleste. Mais quand les trois deviennent un, sans qu'aucun ait le pouvoir ou soit soumis, alors l'homme est empli « d'une paix qui surpasse toute intelligence (Ph. 4 ; 7) », toute parole, toute justification, toute crainte et toute affliction.

Alors le petit ciel en l'homme
commence à ressembler au grand Ciel de Dieu,
et l'image et la ressemblance de Dieu
apparaissent clairement en l'homme.

Saint Nicolas Vélimirovitch. Le Prologue d’Ohrid. Tome premier : janvier à Avril. 2009 éd. L’Âge d’Homme. p. 32.

Cet enseignement est important. Nous pouvons le résumer ainsi :

- Dans la Trinité céleste, le Père, le Fils et le Saint-Esprit sont Un.

- En l’être humain, l'eau, le sang et l'esprit sont ensemble, « vers l’Unité » comme le dit le texte ; ils ont la potentialité d’être Un, mais sont pour le moment ensemble, juxtaposés, sans cohérence intérieure.

L’eau, c’est la matière qui nous compose, cette matière fondamentale sur laquelle planait l’Esprit divin lors de la Création, cette matière fondamentale d’où émergea le Christ, lors de la Théophanie.

Le sang, c’est la vie, comme nous le dit le Lévitique (Lv. 17, 11-14 : « la vie de toute chair, c’est son sang »).

L’Esprit, c’est à la fois l’Esprit divin - et la Présence divine qui rayonne dans le fond de notre être. À notre mort, l’Esprit va à l’Esprit, et les autres éléments retournent auprès de leurs semblables.

Dans l’humanité déchue, les êtres humains coexistent ensemble – comme des concurrents ou même des ennemis - mais ne sont pas Un.

Lorsque l’être humain meurt, l’eau et le sang se séparent de l’Esprit, car ils sont ensemble, sans être Un.

Dans la vie spirituelle, nous sommes appelés à unifier notre Trinité intérieure, celle de l’Esprit, du cœur et de la volonté. En opérant cette unité, nous réalisons la ressemblance à la Trinité divine.

Qu’est-ce qui, en nous, est trinitaire, et peut ressembler à la Trinité divine ? Saint Nicolas Vélimirovitch nous montre que notre Trinité intérieure, le « petit ciel » en l’être humain, est constitué de l’Esprit, du cœur et de la volonté. La volonté est le conscient, le cœur, l’inconscient, et l’Esprit est la Présence divine en nous. Au départ, ces éléments sont ensemble ; il nous appartient de parcourir le chemin spirituel au terme duquel ils sont devenus Un.

La question que Dieu pose à l'être humain, comme à toute créature consciente dans l'univers, est celle-ci : « veux-tu collaborer à mon œuvre ? » À cet égard, la vocation de l'être humain n'a pas changé ; cette question fondatrice nous est posée aujourd'hui, à chacun d'entre nous, tout comme elle l'a été à l'être global, dans la première dimension du créé.


La hiérarchie de la création

Saint Nicolas Vélimirovitch nous a montré qu'il est nécessaire d'unifier les éléments qui nous composent, afin de réaliser l'unité dans la diversité dans notre ciel intérieur, à l'image de la Trinité.

Pour cela, il est nécessaire de nous situer dans la Création, afin d'avoir la capacité de répondre à la question fondatrice que le Créateur nous pose.
Aujourd'hui tout comme à l'origine, la création est hiérarchique : nous, les êtres humains, nous sommes placés entre l'univers divin et l'ensemble des créatures qui ne sont pas à l'image de Dieu. Précédemment, pour évoquer notre situation dans l’univers, nous avons déjà utilisé l’image d’un « mur » dont chacun d'entre nous serait une « brique ». Chacun d'entre nous, nous avons la liberté de décider si notre « brique » est transparente ou opaque : c'est notre réponse à la question fondatrice. Le défaut de cette comparaison, c'est que l'image d'un mur ou d'une brique n'évoque pas particulièrement l'idée de transparence...

Nous avons donc proposé une autre comparaison : celle d'un faisceau de câbles optiques, dont chacun d'entre eux serait capable de transmettre - selon sa capacité - la Lumière incréée des Énergies divines.

Nous pouvons utiliser une autre image, est celle d'un écran, dont chaque créature faite à l'image de Dieu est un pixel. Ce pixel possède la liberté de se rendre transparent ou opaque, à peu près comme l'affichage à cristaux liquides de nos calculatrices qui lui, n'a bien sûr aucune liberté, car l'état transparent ou opaque de ces cristaux est déterminé par un flux électrique.

Dieu est un être rayonnant. La philosophie le décrit comme l'Être, mais c'est une définition statique et complètement insuffisante. On approche davantage de la réalité, si l'on affirme que Dieu rayonne : Il fait briller tout autour de lui (c'est une image inappropriée, car en Dieu on ne peut parler d'espace-temps) sa Lumière, les Énergies divines, en lequelles Il est totalement présent.

Auprès de Lui, se dresse un écran à très haute définition, car il contient un nombre immensément grand de pixels : c'est la création angélique. Chacun des pixels possédait la liberté d'être transparent ou opaque. Pour des raisons que nous avons déjà considérées, ces pixels sont devenus transparents ou opaques dès le premier instant de leur existence, sans évolution. Nous avons ainsi une partie de l'écran qui est opaque (ce sont les « anges déchus » qui ont refusé le projet divin) et une autre partie de l'écran qui est transparente : ce sont les Anges qui sont serviteurs et messagers de Dieu. Du fait de la grande surface transparente, les Énergies divines peuvent passer en totalité au travers de cet écran, celui de la création angélique.

Le deuxième écran est celui dont tous les pixels sont constitués des êtres humains. Et là, nous avons un mélange extraordinaire de points opaques, obscurs, et de points transparents. C’est l’effet de la décision libre de chacun. Au-delà de ce deuxième écran, se situe la création des êtres qui ne sont pas faits à l'image de Dieu. Celle-ci végète dans la pénombre causée par le défaut de transparence de l'écran de la création humaine. La réponse négative d'un très grand nombre de pixels humains est la cause de la faible qualité de vie du cosmos, qui est privé d'une grande partie de la Lumière divine incréée qui est essentielle pour son existence. Cette imperfection du cosmos est totalement étrangère à la perfection immuable du Rayonnement divin.

Si nous nous, les êtres humains, nous nous ouvrons aux Énergie divines, c'est-à-dire si nous nous épanouissons en recevant l'illumination du Dieu Rayonnant, dans ce cas, cette Lumière incréée nous construit et nous rend transparents : nous retrouvons la faculté de faire passer en nous la Lumière divine incréée, afin qu'elle illumine l'ensemble des créatures du cosmos et que celles-ci deviennent, à leur mesure et selon leur capacité de réception, participantes à la Vie divine.

Par contre, si nous répondons négativement à la question fondatrice, si nous affirmons présomptueusement que le monde se limite à nous et s'arrête à notre personne, notre pixel devient opaque, et s'oppose à la transmission du Rayonnement divin. Dans ce cas, le cosmos qui dépend de nous s'étiole et s'affaiblit ; il s'enfonce dans la division, le fractionnement, l'entre-dévorement et la cruauté.

C’est assurément la définition de la sottise : Adam a péché par sottise, qui est incontestablement un géant du péché.
« Le caractère distinctif de la sottise est de prendre toujours les limites de sa vue pour les bornes de ce qui est »

J. Necker, cité par Sainte-Beuve dans les « Causeries du Lundi » Garnier Fr. T. VII p. 347.

C'est toujours la même vocation qui est présentée à l'être humain, depuis les origines. Si nous répondons « non » au projet divin, ce n’est pas seulement au cosmos que nous nuisons : nous-mêmes, nous sombrons dans la division, et les éléments qui nous composent sont juxtaposés, sont ensemble, mais perdent la possibilité de devenir Un. De même, dans nos relations avec les autres, nous perdons la plénitude de notre statut de « personne », et nous ne sommes plus que des « individus », enfermés dans notre ipséité.

Si nous répondons « oui » au projet divin, le cristal qui nous constitue peut devenir transparent sous l’action des Énergies divines, ce Rayonnement de Dieu qui est l’action de la Trinité tout entière qui part de cette Source éternelle qu’est le Père, et se manifeste par le Christ et dans l’Esprit :

Le Père décide et commande,
le Fils exécute et modèle,
l'Esprit nourrit et fait croître,
et l'homme progresse peu à peu
et s'élève vers la perfection,
c'est-à-dire s'approche de l’incréé.

Irénée de Lyon, Contra Haer. IV, 38, 3. Cerf 1984, p. 553.

L’« esprit » est un terme polysémique : il désigne trois réalités :

- le nephesh, qui est la « manière d’être » d’un homme, sa personnalité. Cette « manière d’être » habite le corps, et l’abandonne à la mort. Elle anime le corps, tant qu’il est vivant. Lors de la mort, l’être humain doit aller ailleurs, car il ne dispose plus du corps par lequel il s’est exprimé jusque là.

- la rûah, c’est le « souffle divin » qui habite l’être humain. C’est le « souffle divin » qui fait de l’être humain une âme vivante. Ce « souffle divin » est dans l’être humain sans être de lui, car la rûah vient de Dieu. La rûah est ce par quoi nous sommes capables de recevoir l’Esprit divin.

- et enfin, l’Esprit désigne la troisième Personne de la Trinité.

La « manière d’être » de l’homme ne subsiste pas par elle-même, mais bien par une force divine qui est le Souffle de Dieu.

Le texte biblique des Septante traduit les deux termes indifféremment par les mots psychè et pneuma. Cette apparente confusion terminologique n’est pas un hasard : en fait, il n’y a pas de vie « naturelle » qui soit indépendante ou parallèle à la vie « spirituelle ». S’il existe plusieurs dimensions de l’être, il n’y a qu’une seule vie : tous les êtres conscients sont vivants du fait de leur participation à la Vie divine, qui est Esprit. Il ne s’agit pas de deux vies différentes par nature, mais bien de la vie de chaque être humain. Cette vie possède une qualité qui s’avère radicalement différente, selon la décision de l’être humain, de répondre par « oui » ou par « non » au projet divin. Tous les humains vivent par l’Esprit, mais toute la question consiste en la qualité de l’action de l’Esprit dans la vie de chacun, qualité qui rend notre « pixel » transparent ou opaque.


Le quadrichotomisme

Bien des méprises proviennent du fait que l’on confonde couramment l’âme et l’Esprit. Si nous ouvrons les vieux traités de Dogmatique, nous constatons que les auteurs affirment la présence en l’être humain de deux éléments, le corps et l’âme – considérant l’âme et l’esprit comme des synonymes :

L’homme est composé de deux constitutifs ; le récit de la création l’indique et aussi l’emploi des termes âme et esprit indifféremment et dans le même sens dans la Bible. Par conséquent, les Docteurs œcuméniques et les Pères proclament le dichotomisme de l’homme et enseignent clairement qu’il est composé d’un corps et d’une âme, parfois appelée esprit.

Panagiotis N. Trembelas. Dogmatique de l’Église orthodoxe catholique. DDB 1966. p. 532 et sq. Voir aussi la Dogmatique du Métropolite Macaire, chapitre 80 « Composition de l’homme » p. 537. Cherbuliez 1859 – où l’on retrouve les mêmes arguments.

Une « religion de l'âme » considère le corps comme une enveloppe dont chacun est appelé à se dégager ; enveloppe matérielle qui est source de tentations et de souffrances. À la mort, nous quittons cette « enveloppe », et notre âme - qui est esprit - retourne auprès de Dieu, qui est Lui-même un pur esprit.

Dans cette perspective, la matière joue un rôle purement négatif. Sans doute, fallait-il que le Christ s’incarne pour nous faire connaître son message. Mais le fait de son incarnation ne permet pas pour autant de dégager un rôle positif alloué à la matière. On se demande bien pourquoi le Christ ressuscite-t-Il dans la chair, et pourquoi faudra-t-il encore s'encombrer d'une chair dans le Royaume céleste ? Dans cette perspective également, les sacrements perdent la plus grande partie de leur signification : on les célèbre encore, pour commémorer divers actes de la vie du Christ... Dans cette perspective toujours, nous retombons dans cette ornière habituelle qu’est la « religion » : une conception des choses qui envisage Dieu comme un être infiniment lointain et autoritaire, auquel il n'est pas question de participer, et qui nous récompensera éventuellement par des dons, dans le paradis à venir.

Certains passages des Écritures reflètent une conception trichotomiste : corps / âme / esprit : « Que votre être entier, l’esprit, l’âme et le corps, soit gardé sans reproche à l’Avènement de notre Seigneur Jésus-Christ » (I Thess. 5 ; 23). Saint Irénée reflète cette conception : « c’est notre substance – c’est-à-dire le composé d’âme et de chair – qui, en recevant l’Esprit de Dieu, constitue l’homme spirituel » (Irénée de Lyon, Contra Haer. V, 8, 2. Cerf 1984, p. 588).

Au lieu d’être dichotomiste ou trichotomiste, nous introduirons plutôt quatre distinctions – devenant par le fait même «quadrichotomiste», en quelque sorte – car il est intéressant de distinguer entre psychisme et esprit, ce qui donne ce schéma :

- le corps, par lequel nous recevons toutes les informations qui nous proviennent de notre environnement. Inversement, les profondeurs de notre être s’expriment dans notre corps, qui les reflète ; à cet égard, le corps est l’expression de l’âme ;

- le psychisme comprend les mécanismes mentaux conscients et inconscients, fruits d'une interaction entre les neurones ; le cerveau est l’interface entre l’âme et le corps et l’univers matériel. Mais le cerveau en tant que tel, ne crée rien, il n’est qu’un intermédiaire. Le cerveau reçoit et organise les informations provenant du corps et de notre environnement, et d’autre part, le cerveau sert de relais à l’âme pour que cette dernière s’exprime au-travers du corps, dans notre environnement.

- l'esprit qui désigne les facultés supérieures de l'âme : la conscience et la volonté libre. Ici, nous sommes à la frontière du matériel et de l'immatériel : certes, la conscience et la volonté libre, dans notre existence physique actuelle, reposent sur un bon fonctionnement des neurones. Nous « perdons conscience » en cas de dysfonctionnement du cerveau. Mais ces facultés supérieures ne sont pas enfermées dans des mécanismes neurologiques, car elles continuent d'exister au-delà de la mort physique ; la conscience existe même en l’absence de toute activité cérébrale, en une dimension qui n’est pas celle du monde matériel.

C’est ce que démontrent les récits de personnes qui ont vécu une expérience de « mort imminente », lors d’une opération chirurgicale au cerveau - l’organisme ayant été mis en état de coma dépassé, en diminuant la température corporelle. À ce moment, aucune activité neurologique n’est observée.

- et enfin l'âme, qui n'est pas atteinte par la mort corporelle. C'est une faculté « holistique » qui recouvre le corps, le psychisme et l'esprit.

Là aussi, les récits de personnes qui ont vécu une expérience de « mort imminente » montrent que la faculté de vision se maintient pendant un certain laps de temps, indépendamment du non-fonctionnement de l’organe de la vue.

L'âme est le centre de l'être humain, considéré comme un tout. C'est l'équivalent de la notion de « cœur » dans les Écritures. C’est le Temple spirituel qui est situé au plus profond de nous, et où rayonne la Présence divine, l’Esprit divin. L’âme anime notre corps : au moment de la mort, l’âme se retire de notre corps, et celui-ci n’est plus qu’un reste matériel – radicalement différent de ce qu’il avait été quelques instant plus tôt, lorsqu’il était encore habité par l’âme.

Notre corps exprime nos états d’âme – et c’est ainsi que le cercle se referme. Car les quatre distinctions qui existent en l’être humain ne sont pas linéaires : nous ne pouvons parler d’une « première » ou d’une « dernière » partie de l’homme… Il est possible de les représenter en forme de cercle, l’âme rejoignant le corps :

La faiblesse de la chair, ainsi absorbée, fait éclater la puissance de l’Esprit ;
l’Esprit, de son côté, en absorbant la faiblesse, reçoit en lui-même la chair en héritage.
Et c’est de ces deux choses qu’est fait l’homme vivant :
vivant grâce à la participation de l’Esprit,
homme par la substance de la chair.

Irénée de Lyon, Contra Haer. V, 9, 2. Cerf 1984, p. 592.


La verbéité

Faut-il vraiment distinguer entre l'âme et l'esprit ?

Si nous considérons attentivement le verset 7 du chapitre 2 du Livre de la Genèse, il y est dit : « Le Seigneur modela l'homme avec la glaise du sol, Il insufla dans ses narines une haleine de vie et l'homme devint un être vivant ». Il y a donc deux phases dans le processus de création de l'être humain : celui-ci fut d'abord modelé par le Verbe, sous l'impulsion du Père-Créateur, et ensuite, il fut animé par l'insuflation de l'« haleine de vie » - acte divin qui est situé, de toute évidence, sous l'Égide de l'Esprit-Saint donné à la créature par le Verbe, même s'il s'agit ici de l'esprit humain, et non pas de l'Esprit-Saint en tant que tel. La « forme » de l'être humain lui est donnée par le Verbe, et l'« esprit-souffle » lui est donné en l'Esprit.

Il y a une distinction marquée, dans l'acte créateur, entre le don de l'âme, qui est le principe formel du corps humain, et le don de l'esprit, qui est le principe vital de la créature consciente.

Si nous posons la question suivante : « l'être humain est-il tout entier matériel ? », il nous faut répondre : « NON, car à la fois l'âme et l'esprit échappent à la dimension matérielle ».

Si nous posons la question suivante : « l'être humain contient-il une entité divine ? », il nous faut répondre : « OUI, car en son âme réside la Présence divine ».

L'être humain est le fruit d'un acte créateur provenant des trois Personnes divines. La présence trinitaire est évoquée dans le pluriel « faisons l'homme », en Gn. 1; 26.

L'être humain est créé « à l'Image » et « vers la ressemblance » de son Créateur.

Il serait sans doute plus explicite de dire : « à l'image de l'Image », puisque c'est le Verbe qui façonna la créature humaine, et que le Verbe est Lui-même l'Image du Père.

En façonnant l'être humain à son image, le Verbe laissa dans son oeuvre la « verbéité » : c'est son empreinte. Cette empreinte, cette « verbéité » est la capacité de l'être humain à s'unir au Christ, à devenir un membre de son Corps spirituel. Avec la « verbéité », la divinisation est inscrite au coeur même de la Nature humaine. En aucun cas, le Christ n'est un étranger pour les humains, car ceux-ci portent en eux l'empreinte permanente du Christ. Dieu n'est pas un étranger pour l'homme, et la divinisation est inscrite dans le tissu même de l'être humain. C'est un point sur lequel on ne saurait trop insister.

Les quatre parties de l’être humain devraient être Unes ; dans notre espace-temps marqué par le Refus Originel, nous sommes nous-mêmes atteints par la division, et les composantes qui nous constituent sont au départ ensemble, et non pas Unes. De quel départ s’agit-il ? Du commencement de notre cheminement dans la Vie spirituelle, du commencement de notre réconciliation avec nous-mêmes, de notre unification intérieure.

Nous avons vu que le Christ, en s’incarnant, assuma la nature humaine de l’Être Global des origines :

Celui qui en symboles conversa sur le mont Sinaï avec Moïse jadis,
lui disant : Je Suis Celui qui Est,
en ce jour transfiguré sur la montagne du Thabor,
aux Disciples manifesta la Nature des humains
en Lui-même revêtue de la beauté que son Image à l’origine possédait.

Ménée d’Août. Vêpres de la Transfiguration, 1er stichère des Apostiches.
Traduction P. Denis Guillaume. Diaconie Apostolique 1981. p. 73.

Le Christ, après sa Résurrection, récapitula en Lui-même toute l’Histoire humaine : Il nous apparut porteur de la Nature humaine telle que nous la connaîtrons dans le Royaume - si du moins nous nous associons par la Foi à l’œuvre divine.

Nous avons vu également que le Christ, s’Il a effectivement assumé toute la nature humaine, n’assuma pas ce qui en nous relève de la dimension du péché – qui est notre collaboration aux Puissances des Ténèbres. La Lumière ne se mêle pas aux Ténèbres. De cette façon, le Christ n’a pas vécu son humanité comme nous la vivons, nous. Il n’a pas été enfermé dans la finitude et la mort, car c’est volontairement qu’Il les a affrontées et vaincues. Dans cette perspective, il n’est pas question d’imiter le Christ, au sens strict du terme, mais bien d’accomplir ses préceptes et de naître à nouveau, en tant que citoyens du Royaume qu’Il a annoncé.


L'objectif tracé initialement a-t-il été atteint ? ?

Nous avons trouvé les principaux éléments de réponse aux questions posées au début de cette Étude :

- l'humanité que le Christ a assumée est celle de l'Être Global de l'espace-temps paradisiaque ;
- Après la résurrection du Christ, l'humanité qu'Il a assumée est celle du Royaume ;
- la caractéristique majeure de l'humanité assumée par le Christ est la domination sur les éléments ;
- l'action spécifique de la Nature divine envers l'humanité, action accomplie par la Personne du Christ, est le pardon des péchés ;
- la Nature humaine en la Personne du Christ se trouve manifestée lors de l'épisode de la Transfiguration ;
- l'être humain est constitué du corps, du psychisme, de l'esprit et de l'âme.

ligne ornementale


T. des Matières

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