Orthodoxie en Abitibi

De la Lumière à la Résurrection

Étude X : De la Lumière à la Résurrection

- P. Georges Leroy -

Cliquer ci-dessous, pour vous retrouver aux points correspondants du texte :

JE SUIS d'En-Haut
La deuxième affirmation : JE SUIS la Lumière
JE SUIS la Porte des brebis, la bon Berger
JE SUIS la Résurrection et la Vie
Du bon usage du sentiment
Le Surconscient
Un détour par la Trinité

Quels sont les objectifs que nous nous proposons d'atteindre ?

Nous poursuivons notre contemplation des Noms divins, et explorons maintenant les significations que ces Noms nous révèlent. Ainsi, nous nous posons la question : que signifie le fait que le Christ se désigne Lui-même comme Étant d'En-Haut, comme Étant la Lumière, comme Étant la Porte des Brebis et le bon Berger, comme Étant la Résurrection et la Vie ? Notre réflexion nous mènera à nous poser la question de la place du sentiment dans la Vie spirituelle. Nous définirons la notion de surconscient, et finalement, nous éprouverons le besoin d'approfondir la réflexion sur la Trinité, et de faire le tour du problème du Filioque.


JE SUIS d'En-Haut

Voici la quatrième Révélation du Nom : « JE SUIS d’En-Haut ; Je ne suis pas de ce monde » (Jn. 8 ; 23). Cette parole se trouve non loin de la troisième déclaration du Nom, à propos de laquelle nous venons de réfléchir. Ici aussi, cette parole de Jésus se situe au sein de la polémique qui s’est déroulée entre le Christ et les Juifs. - Ici aussi, il faut bien le dire, de prime abord il paraît difficile d’extraire de cette parole un sens qui soit pertinent pour notre vie actuelle. Et pourtant…

Le Christ constate : « vous êtes de ceux d’en-bas ek tôn katô este ; JE SUIS de Ceux d’En-Haut ek tôn anô eimi. Jésus poursuit en constatant que ses interlocuteurs « sont de ce monde », tandis qu’Il « n’est pas de ce monde » (Jn. 8 ; 23). Jésus dit qu’Il est « de Ceux d’En-Haut » - de Qui s’agit-il, sinon du Père et de l’Esprit ? Par contre, les interlocuteurs de Jésus sont « de ceux d’en-bas », c’est-à-dire, ceux qui « meurent dans leurs péchés », ceux pour qui Dieu n’est pas le Père, mais qui ont pour père celui qui est homicide depuis les origines, le Diable lui-même (Jn. 8 ; 42 et 44).

Le Christ affirme de la façon la plus puissante et catégorique, qu’il n’appartient pas à cette dimension marquée par le Refus Originel (Cfr. les paroles de saint Jean-Baptiste, à propos du Christ : « Celui qui vient d’En-Haut est au-dessus de tout ; celui qui est de la terre est terrestre et parle de la terre » Jn. 3 ; 31), et que son Royaume n’est pas de ce monde – comme Il l’affirmera à Pilate (« tu n’aurais aucun pouvoir sur Moi, s’il ne t’était donné d’En-Haut » parole rapportée exclusivement par Jn. 19 ; 11). Le Royaume que le Christ porte en Lui est cette nouvelle Création – dimension totalement nouvelle par rapport à « ce monde », dimension indemne de toute mortalité, corruption ou finitude. À cet égard, le Christ est authentiquement et en plénitude l’Homme du double plan ( nous devons l’expression « homme du double plan » à Jean Lerède. Cfr. Les troupeaux de l’aurore. Delachaux et Nestlé – éd. De Mortagne 1980) : Il est à la fois incarné en ce monde, et Témoin du Royaume. Il partage totalement notre condition, et Il nous révèle l’existence de la nouvelle Dimension, ainsi que les moyens d’y parvenir. La présence de Jésus au monde est totale, mais il n’est pas du monde, car Il est « de Ceux d’En-Haut ».

Par toute sa vie et par tout son enseignement, Il nous enseigne comment passer de la dimension de ce monde à celle du Royaume. Il nous enseigne les voies de la mort et de la nouvelle naissance intérieures : il s'agit d'un parcours initiatique qui ne se contente pas de demi-mesures et qui ne se réduit pas à une approche purement intellectuelle. Il s'agit d'une conversion totale de notre être, comme celle qui est proposée à Nicodème: « Amen, Amen, Je te le dis: si quelqu'un n'est pas engendré d'En-Haut, il ne peut voir le Royaume de Dieu » (Jn. 3 ; 3). Jésus affirme à nouveau cette vérité : « Amen, Amen, Je te le dis : si quelqu'un n'est pas engendré d'Eau et d’Esprit, il ne peut entrer dans le Royaume de Dieu » (Jn. 3 ; 5. Notons cette caractéristique typiquement hébraïque du discours de Jean : pour bien dire quelque chose, il convient de la dire deux fois) - engendré d'Eau et d’Esprit, c'est-à-dire engendré par le Christ surgi de l’Eau primordiale lors de la Théophanie, et fécondé dans l’Esprit qui donne la croissance et permet de porter des fruits spirituels.

Cette dialectique de la mort et de la vie est absolument fondamentale. La vie passée, cette vie malade, corruptible et mortelle, doit être effacée et recommencée totalement à neuf. Elle doit laisser place à la nouvelle Création, celle du « monde d'En-Haut ». Sur le plan ontologique, rien ne se répare : tout doit être recréé. C’est ce que dit le Christ, lorsqu’Il affirme : « personne ne met du vin nouveau dans de vieilles outres (…) il faut mettre le vin nouveau dans des outres neuves » (Mt. 9 ; 17 // Lc. 5 ; 37 // Mc. 2 ; 22). D’habitude, on affadit cette image en disant qu’elle signifie simplement que le Christ apporte un message nouveau, par rapport à l’ancienne Loi. C’est certainement vrai, même si Jésus affirme par ailleurs que « pas un iota ni un trait de la Loi ne passera jusqu’à ce que tout soit arrivé » (Mt. 5 ; 18). Le vin nouveau est le message de Jésus, et les outres neuves sont la figure de la Nouvelle Création réalisée par le Christ. Le message de Jésus vient déchirer les vieilles outres, car le monde ancien se fissure sous la poussée du Royaume qui vient.

En venant parmi nous, le Christ ne s'est pas contenté de nous donner un message verbal. En donnant sa vie, en souffrant pour nous, Il a réalisé concrètement ce qu'Il vient nous apporter, c'est-à-dire de mourir à ce monde et de renaître dans le Royaume par la résurrection. La mort et la résurrection, l'effacement de la vie de ce monde et le surgissement de la nouvelle dimension, le passage de la mort à la Vie: nous aurons tout compris lorsque nous aurons saisi que c'est là où se trouve le nœud et l'essence du message du Christ.

Dans la troisième révélation du Nom, nous avons découvert le chemin que suivent les Énergies divines, lorsqu'elles illuminent notre psyché. Elles pénètrent jusqu'au cœur et au fondement même de notre être, pour remonter ensuite jusqu'au niveau de notre conscience – et au-delà, revenir jusqu’à la Triade divine. Il nous reste à découvrir comment se passe cette remontée des Énergies en nous.

Nous avons vu que ce processus de « descente » des Énergies divines jusqu'aux ultimes profondeurs de notre psyché est placé prioritairement sous le regard du Christ, même si - bien sûr - les Énergies sont toujours trinitaires. Le fait que les trois Personnes divines agissent toujours de concert, n'empêche nullement que l'action divine puisse être focalisée sur l'une d'entre elles, et plus particulièrement sur ce que nous avons appelé les « hypostases manifestatrices », que soient le Christ et l'Esprit. Cette « descente » des Énergies sous le signe du Logos est perméable au raisonnement logique. C'est la terre de prédilection de la théologie.

Dans un deuxième mouvement, la « remontée » de ces mêmes Énergies se fait prioritairement sous le regard de l'Esprit, tout en sachant - disons-le une fois de plus - que les Énergies sont toujours trinitaires. Nous avons remarqué que cette « remontée » des Énergies, n'est pas perméable à la pensée rationnelle, analytique et discursive. Nous comprenons ainsi que la théologie de l'Esprit échappe en grande partie à notre entendement et que le processus échappe à la pensée théologique de type rationnel, ainsi qu’à l’analyse psychologique, telle qu’elle est décrite dans les livres et enseignée dans les cours académiques.

La « spiritualité » trouve son expression dans le symbole et dans un processus de connaissance qui se situe au niveau de la suggestion. Le terme de « suggestion » est ambigu, car il désigne ordinairement l'influence occulte qu'une personne peut exercer sur une autre. Or il n'est pas question de ceci dans ce qui nous intéresse. Ce que nous envisageons maintenant, c’est le mode d'action du surconscient en notre être intérieur, qui s’exprime par une intuition qui sourd du plus profond de notre âme. - Après avoir apporté cette précision, nous pouvons affirmer que tout enseignement de la vie spirituelle est de l’ordre de la suggestion.

Le Christ est l’Homme du double plan, en ce sens qu’Il est à la fois incarné en ce monde - et Témoin du Royaume qui n’est pas de ce monde. En ce qui nous concerne, nous sommes nous aussi appelés à devenir des hommes du double plan, mais dans un sens différent de celui qui a été vécu par le Christ.

Le Christ est incarné, tout en étant le Créateur de la nouvelle dimension du Royaume. Notre réalité est différente : notre conscience appartient à la fois à ce monde, et à notre univers intérieur. Idéalement, notre conscience devrait être le reflet adéquat du monde intérieur et spirituel, de notre âme, contrôlant les influx provenant du monde extérieur, afin d'éviter d'être réduit en servitude et en esclavage par les incitations et les agressions provenant de notre environnement. La plupart du temps, c'est loin d'être la réalité. Trop souvent, nous vivons dans l'illusion et nous nous laissons conduire, captiver, distraire par le jeu des apparences. Cela va jusqu'à la destruction de notre être intérieur, l'effondrement de notre Moi divisé contre lui-même, victime de la force paralysante et séparatrice du monde : il court à la ruine et les maisons s’y écroulent l’une sur l’autre (Lc. 11 ; 17). Dans ce contexte, l’intuition qui est murmurée par le cœur est ignorée, réprimée, niée ; la suggestion du cœur se dissimule dans les profondeurs de l’inconscient et devient inaccessible. Notre conscience, qui n’est plus nourrie par le cœur, s’adapte de façon pathologique aux influx qui proviennent du monde extérieur, croyant pouvoir tout régenter grâce aux mécanismes de la raison. Cette adaptation pathologique, ce mimétisme de l’extérieur s’appelle, dans la terminologie traditionnelle de la spiritualité, le péché. Celui-ci est un état de conscience préjudiciable à notre équilibre et à notre développement intégral, une hypertrophie du rationnel, dans notre relation avec le monde qui nous entoure.

Le Christ est mort et ressuscité. En ce qui nous concerne, nous sommes nous aussi appelés à faire mourir notre Ego - ce personnage artificiellement composé qui nous sert de blindage et de protection contre les agressions du monde extérieur – et à renaître dans une autre dimension, dont les prémices demandent à se réaliser dans ce monde-ci, et tout d’abord dans notre univers intérieur. La destruction de l’Ego est intégralement positive : « chaque jour je meurs », nous dit saint Paul (I Co. 15 ; 31). La « mort de l’Ego » est indispensable pour renoncer aux sécurités illusoires que procure le Moi, et est le prélude à la nouvelle naissance qui s’accomplit sous la motion du cœur.

Le double plan, dans la Personne du Christ, consiste en les deux dimensions de l’incarnation divine : en ce monde-ci, et en le surgissement de la nouvelle Création qu’est le Royaume. - Pour nous, le double plan est celui de notre conscience qui est en phase avec ce monde-ci, et de notre cœur qui éveille en nous l’intuition du Royaume à venir, de cette nouvelle Dimension dont nous pouvons goûter le pressentiment dès ici-bas. C’est la conviction que nous pouvons dès ici-bas avoir un aperçu de la Lumière incréée des Énergies divines, qui peuvent nous être données en proportion de notre capacité à les recevoir.

La quatrième Révélation du Nom : « JE SUIS d’En-Haut, nous apprend ce qu’est le double plan, à la fois pour le Christ et pour nous-mêmes. Cette Révélation du nom nous apprend à laisser surgir en nous l’intuition provoquée par le cœur. Si nous suivons cette intuition, nous laissons agir notre cœur, qui fait croître en nous un nouvel état de concience – la conscience de l’existence en nous du Royaume, de la nouvelle dimension, la vision des êtres spirituels. C’est ce que dit saint Paul : « tous ceux qui sont conduits par l’Esprit de Dieu, sont fils de Dieu » (Rm. 8 ; 14). Le tout est de laisser se développer ce processus par une attitude de détachement, de « laisser-prise », et surtout de ne pas bloquer cette évolution en tentant de nous protéger par la pensée rationnelle. Celle-ci est parfaitement appropriée au domaine du Logos, à la descente objective des Énergies en nous, mais ne doit pas envahir le domaine subjectif du cœur. Tout ceci est affirmé dans la première Béatitude : « Heureux les pauvres en esprit, car le Royaume des Cieux est à eux » (Mt. 5 ; 3).

La deuxième affirmation : JE SUIS la Lumière

Dans la suite du texte, nous retrouvons, pour la seconde fois, l’affirmation fondamentale : JE SUIS la Lumière du monde (Jn. 9 ; 4 -5). La répétition de cette Révélation du Nom souligne son importance. Cet énoncé du Nom se trouve dans le contexte de la guérison de l’aveugle-né :

Tant qu’il fait jour, il nous faut travailler aux œuvres de Celui qui M’a envoyé ; la nuit vient où personne ne peut travailler. Tant que Je suis dans le monde, JE SUIS la Lumière du monde (ibid.).

Ensuite, Jésus fait de la boue avec sa salive et en oint les yeux de l’aveugle, affirmant par ce geste sa qualité d’auteur de la Nouvelle Création: celle du Royaume, où il devient possible de voir les réalités spirituelles, et en premier lieu, Dieu incarné: « tu Le vois : c’est Lui qui te parle » (Jn. 9 ; 36).

« La nuit vient » : c’est celle de la Passion. C’est celle de l’absence : « Viendront les jours où l’Époux leur sera enlevé; alors, ils jeûneront (Mt. 9 ; 15) ». C’est celle de l’affliction : « Heureux les affligés, car ils seront consolés (Mt. 5 ; 5.) » - les Disciples, qui sont affligés dans la Passion, et seront consolés définitivement par la résurrection.

Lors de notre réflexion sur la quatrième Révélation du Nom : « JE SUIS d’En-Haut », nous avons pris conscience de ce qu’est le double plan, et nous avons remarqué le fait que le cœur agit en nous par voie de suggestion, éveille en nous une intuition spécifique. Nous savons maintenant que le mode d'action du cœur ne se laisse pas décrire par les méthodes et sciences analytiques.

Pourquoi trouvons-nous ici une répétition du Nom divin : « la Lumière du monde » ? C’est une borne qui nous indique un changement de champ d'étude : après avoir découvert ce qu'est le cœur, les Noms divins vont nous faire découvrir le mode de son action en nous.

Un des aspects frappant de l'épisode de l’aveugle-né, c'est que Jésus ne le guérit pas tout de suite. Il lui oint les yeux de boue - nous avons vu qu'il s'agit d'un geste créateur - et Il l'envoie à la « fontaine de l’envoyé » (Jn. 9 ; 7). Jésus ne se fait pas encore connaître de lui, bien que ce dernier sache son nom (« C’est Celui qu’on appelle Jésus qui a fait de la boue… » Jn. 9 ; 11). L’intervalle de temps qui sépare le geste guérisseur et la guérison effective permettra à l’aveugle-né de connaître les épreuves, le déni de la part d’autrui et de ses parents, l’exclusion de la part des autorités.

Pour que le cœur puisse agir en nous, pour que l'intuition qu'il éveille en nous ne reste pas lettre morte, diverses conditions doivent être réunies. La première condition qui doit être présente, c'est l’accomplissement du processus de gestation. Entre la suggestion instillée en nous par le cœur, et sa réalisation concrète dans notre vie, un long espace de temps est souvent nécessaire. Pendant ce temps, nous nageons dans l'obscurité - en ce qui concerne notre estime de nous-mêmes - et dans l'incompréhension, en ce qui concerne les personnes qui nous entourent. La gestation est une étape cruciale du processus créateur. Pendant cette gestation, nous-mêmes nous ne savons pas ce qui se passe en notre être profond. Pourtant, il faut faire confiance à ce qui s’élabore en nous, sans que nous puissions en avoir immédiatement conscience. Le grand défi, c'est de laisser se réaliser en nous cette élaboration intérieure passablement mystérieuse, sans céder à la tentation de l'envahir par nos doutes - qui sont l'expression de l'envahissement du rationnel dans le domaine du cœur, où la présence de la rationalité est inopérante et même toxique – sans vouloir précipiter les choses (tirer sur la tige d’une plante n’est pas la meilleure façon de la faire pousser…) et sans céder à la tentation de renoncer au processus créateur lui-même, de rebrousser chemin sur la voie de notre approfondissement spirituel.

Une schématisation abusive sépare trop souvent de façon abrupte et tranchée la spiritualité orthodoxe et ce que l'on appelle une certaine spiritualité « occidentale ». La spiritualité orthodoxe est censée être tout entière une spiritualité de la lumière, où l'on ne parle que de Lumière incréée. Par contre, une certaine spiritualité « occidentale » est censée mettre l'action sur la nuit obscure, qui serait le lot des grands spirituels, en attendant que ceux-ci parviennent à l'illumination de l'amour parfait, ce qui resterait un phénomène tout-à-fait exceptionnel. Assurément, au sein d'un Christianisme et qui a perdu toute idée de l'importance centrale de la Résurrection, au sein d'un Christianisme pour lequel la Transfiguration a perdu tout son sens - n'étant plus qu'une expression passablement vaine et inutile de la puissance divine - au sein d'un Christianisme qui se résume à n'être qu'une explication de la souffrance humaine - la souffrance humaine étant censée être « annulée » magiquement par la souffrance du Dieu fait homme - la vie spirituelle ne peut apparaître dans ce contexte que sous forme d'obscurité et de ténèbres.

Mais il y a pourtant une vérité, au sein de cette notion de « nuit obscure ». Lorsque les Énergies divines descendent en nous, il n'y a pas de ténèbres, car Dieu nous apparaît toujours dans la lumière, la joie et la clarté. D'autre part, lorsque ces mêmes Énergies divines remontent des profondeurs de notre être, sous l'impulsion du cœur, elles sont inaccessibles à toute conceptualisation, et se présentent à nous bien souvent sous forme de ténèbres.

Il s'agit de l'obscurité que nous ressentons dans ce long processus de gestation : la suggestion créatrice agit en nous, sans que nous puissions avoir aucune idée du mode de cette action. Ce sont des « ténèbres » à nos yeux. Lorsque nous expérimentons ces ténèbres transitoires, le tout est de ne pas revenir en arrière, dans le désir de goûter à une certitude perdue.

L'attitude qu'il est indispensable d'avoir en ce moment de notre vie spirituelle, est la confiance. Cette confiance consiste en notre adhésion intuitive et totale à la vérité. La confiance est l'essentiel de la Foi qui, quant à elle, anticipe ce qui va être. La Foi affirme les réalisations spirituelles avant même qu’elles n’existent. Et par le fait même de cette affirmation, elle provoque et garantit leur concrétisation. En étant absolument certain de ce qui va se réaliser, nous mettons en place les conditions de cette réalisation : « tout ce que vous demandez en priant, croyez que vous l’avez obtenu, et cela vous arrivera » (Mc. 11 ; 24. C’est une expression beaucoup plus forte que ce qui est rapporté dans Matthieu : « tout ce que vous demanderez avec Foi dans la prière, vous l’obtiendrez » Mt. 21 ; 22). C'est une pensée positive indispensable pour que la suggestion créatrice puisse réaliser ses effets. Inversement, si nous sommes incapables de faire confiance, si nous sommes possédés par cette infirmité psychologique qu’est la négation, rien n'est possible, sur le plan du cœur. Par notre confiance, nous suscitons les conditions de réalisation de ce qui est souhaité ; par nos doutes, nous rendons impraticable cette éventuelle réalisation.

JE SUIS la Porte des Brebis, le bon Berger

Le deuxième énoncé du nom divin « la Lumière » nous a fait découvrir le phénomène de gestation, et nous a permis de comprendre positivement la notion de nuit obscure.

Nous en sommes maintenant à la cinquième et sixième Révélation du Nom divin. Car c’est dans un même discours de Jésus, à quelques versets de distance, qu’Il nous dit : JE SUIS la Porte des brebis (Jn. 10 ; 7), et JE SUIS le bon Berger (Jn. 10 ; 11). Les brebis suivent le berger authentique, car elles connaissent sa voix (Jn. 10 ; 4). Elles ne suivent pas un imposteur, car elles « ne connaissent pas la voix des étrangers » (Jn. 10 ; 5). L’intuition suggestive du cœur vient éveiller ce qui existe déjà en notre âme. Elle ne vient pas y apporter un élément nouveau ni étranger. Elle fait éclore une semence qui préexiste. Les brebis connaissent le Berger, avant même qu’Il ne les appelle – et lorsqu’Il le fait, elles Le reconnaissent : « Il les appelle par leur nom, et Il les mène au-dehors » (« mène au-dehors » : exagei Jn. 10 ; 3). Cet appel est personnel, et non collectif : Il les appelle par leur nom. Il s’agit bien de cette motion du cœur, surgie du plus profond de nous-mêmes, qui nous incite à sortir de cette dimension marquée par la mort et la finitude, pour entrer dans le Royaume, nous agréger à la Création nouvelle. Dans ce Royaume, nous sommes appelés à trouver la Vie, alors qu’au point de départ, nous sommes dans un monde pénétré de mort et d’entropie : « Je suis venu pour que (les brebis) aient la Vie et qu’elles l’aient surabondamment (Jn. 10 ; 10) ».

Le Christ est la Porte, l'unique Porte existante, pour la simple et bonne raison que Lui seul est à la fois homme et Dieu; Lui seul est le pont qui relie l'humanité et la divinité : « tous ceux qui sont venus sont des voleurs et des pillards » (Jn. 10 ; 8). C'est un exclusivisme dont on aurait tendance à s'excuser, aujourd'hui. Nous dirions volontiers : « excusez-nous, le Christ est la seule et unique Porte pour le Royaume ; il n'en existe pas d'autre, et c'est sans doute bien dommage... » Cela fait mauvais genre ; en disant cela, on passe pour un fanatique. Nous vivons à une époque où « tout est bon chez Dupont », où le slogan à la mode serait : tout est dans tout et inversement ».

Toute affirmation doctrinale est source d'exclusion. Une Révélation signifie qu'un donné dogmatique est transmis. Inévitablement, certains êtres humains l'accepteront et d'autres le refuseront. Cela crée une division dans l'humanité, et le Christ en était bien conscient : « pensez-vous que Je sois apparu pour rétablir la paix sur la terre ? Non, Je vous le dis, mais la division. Désormais en effet dans une maison de cinq personnes, on sera divisé, trois contre deux et deux contre trois » (Lc. 12 ; 51 - 53). Bien des gens sont opposés à toute idée d'affirmation doctrinale. Pourtant, nous ne pouvons faire autrement que de constater que ce qui est dépourvu de sens et de contenu est promis à une disparition rapide. C'est précisément ce qui se passe, pour de nombreuses institutions ecclésiastiques : ce qui a perdu son sens, disparaît.

Le Christ ajouta, à la fin du discours : « J'ai d'autres brebis encore, qui ne sont pas de cet enclos (...) Elles écouteront ma voix, et il y aura un seul troupeau et un seul Pasteur » (Jn. 10 ; 16). Généralement, ce passage est compris comme faisant allusion à la gentilité : l’« autre troupeau » serait les non-juifs qui, se convertissant à la doctrine du Christ, viendront reprendre le flambeau à la place du peuple élu.

Cette interprétation est tout-à-fait légitime, mais si le sens du texte se limite à cela, ce passage n'offrirait plus de signification, à l'heure actuelle. Or il faut se rappeler du fait qu'il s'agit d'un texte inspiré, et non pas du reste archéologique d'une pensée révolue. Ce texte a nécessairement une signification pour nous qui vivons aujourd'hui.

Sans nul doute, ce qui s'adressait à l'époque au peuple juif, s'adresse aujourd'hui aux Églises institutionnelles. Si l’une d’entre elle a entièrement perdu conscience du message qu'elle a à transmettre, si elle ne livre plus que du symbolisme refroidi, c'est-à-dire une moralisation stérile, un ensemble de commandements et d’interdits qui s'appliquent prioritairement aux questions de la reproduction humaine - dont le Christ n'a pratiquement jamais parlé - dans ce cas cet organisme religieux institutionnel n’est plus porteur de sens, et n'a plus qu'à disparaître.

C'est également le cas, lorsque telle ou telle Église institutionnelle se contente de n'être plus que l'ornement d'une culture nationale, d’être une ethno-religion, servante obséquieuse du gouvernement au pouvoir.

Si un certain nombre d’organismes religieux institutionnels n’est plus porteur de Vérité, la Vérité restera néanmoins toujours accessible à l'humanité ! Dans ce cas, se présenteront d'« autres brebis » qui, elles, écouteront la Voix du Verbe. Il y aura un seul troupeau et un seul Pasteur, mais ce troupeau sera constitué uniquement des brebis qui écoutent.

Chaque Église institutionnelle porte en sa soute un tel baril d’explosifs, c'est-à-dire la menace de sa destruction en cas de perte ou d'oubli du Message. L'image d'un « tonneau de poudre noire » contenu dans la sainte-barbe d'un galion n'est pas tout à fait appropriée : l'évolution des Églises institutionnelles est progressive. Si l'une d'entre elles renonce à véhiculer et à transmettre le message métaphysique dont elle est chargée - et qui est porteur de sens - après plusieurs siècles elle finira par être fragilisée, par se déliter, se fissurer. Tôt ou tard, soit elle se scindera en plusieurs éléments, soit elle disparaîtra au profit d'autres expressions religieuses.

Retenons cette notion importante : les brebis suivent le Berger, car elles connaissent sa voix. Le Berger vient éveiller en elles une connaissance que les brebis possédaient d'ores et déjà. Le surconscient n'apporte rien d'étranger à l'âme : il vient éveiller et provoquer la croissance des richesses potentielles qui se trouvent au plus profond de nous. De même, la vie spirituelle ne s'enseigne pas : celui ou celle qui enseigne les voies de la vie spirituelle n'apporte rien de nouveau à celui ou celle qui l’écoute, mais il vient tirer du sommeil et de l’inaction les capacités de l'âme de son interlocuteur, capacités qui jusqu'à présent étaient restées insoupçonnées et inopérantes.

Jésus se définit comme étant « le bon Pasteur » (Jn. 10 ; 11), Celui qui prend soin des brebis, et qui, lorsqu’Il a retrouvé la brebis perdue « tout joyeux, la met sur ses épaules », et convoque ses amis et voisins, les Saints et les Anges ( Lc. 15 ; 5 - 6. Le parallèle dans Mt. ne décrit pas la façon dont le bon Berger ramène sa brebis retrouvée Mt. 18 ; 12 – 13 ), pour que ceux-ci partagent sa joie dans le Ciel. Une lecture moralisante de l’Évangile prétendra implicitement que la brebis fugitive est égarée du fait de quelque faute individuelle. Ce n'est sans doute pas faux, mais cela appauvrit singulièrement la signification du texte.

Qu'est-ce qui est caractéristique, en ce qui concerne la brebis égarée ? Elle se trouve là où elle ne doit pas être, dans le paysage rocailleux et plein d'épines ou Adam s'était retrouvé, après son refus de collaborer à l'œuvre divine. La brebis égarée se retrouve au pays de Nod (Le pays de l’errance, nâd en Hb., loin de la stabilité de la vie en Dieu) où Caïn s’exila (Gn. 4 ; 16). La brebis égarée se trouve sans pâture, en cette dimension du réel qui est stérilisée par le Refus Originel.

Le Seigneur prend la brebis sur ses épaules, tout comme Il porta la croix jusqu’au Golgotha. La brebis, quant à elle, ne fait rien d'autre que de se laisser porter. Elle ne s'enfuit pas : elle se laisse prendre pour être ramenée dans la dimension du Royaume, tout à côté du Seigneur. La brebis ramenée au bercail nous donne ici un enseignement précieux : elle observe une attitude de passivité active. Elle se laisse emporter par le Seigneur, et veille à ce que rien ne se mette en travers de ce rapt bienheureux ! En fait, nous ne pouvons rien faire d'autre pour favoriser l'action du cœur en nous, que de le laisser faire. Laisser agir le cœur dans les profondeurs de notre âme est toute une science et tout un art spirituel. Car il ne s'agit pas de faire preuve uniquement de passivité. L'attitude de « passivité active » consiste paradoxalement en une façon d'encourager de toutes nos forces et de toutes nos facultés, l'approfondissement et la fécondité spirituels qui s'accomplissent en nous.

Deux enseignements se dessinent dans cette image du bon Berger :

- l'intuition suggestive du cœur vient éveiller en nous ce qui existe déjà ; il n'apporte rien qui soit étranger à notre âme, mais vient faire éclore et féconder les potentialités qui s'y trouvaient en germe ;

- d'autre part, notre acquiescement au cœur doit être une attitude de passivité active, évitant toute surenchère de la rationalité, qui viendrait contrecarrer la croissance de la vie spirituelle en nous. Le cœur opère son action en nous, dans l'intervalle d'une suspension transitoire de notre agir humain.

JE SUIS la Résurrection et la Vie

Voici la septième et huitième Révélation du Nom. Lorsque nous avions vu la troisième et quatrième Révélation du Nom : « Je suis celui qui témoigne de Moi-même » et : « Je suis d'En-Haut », le sens de ces titres christologiques n'était pas évident au premier regard, et il nous a fallu une certaine réflexion pour les décrypter. Ici, rien de tel : il s'agit de l'admirable dialogue entre Marthe et Jésus, dialogue qui précède la résurrection de Lazare. Nous saisissons tout de suite que nous sommes en présence d'un texte d'une importance essentielle, qui occupe une place stratégique dans l'Évangile de Jean.

Lorsque Jésus arrive chez Marthe et Marie, c'est la désolation : Lazare est mort depuis quatre jours. Marthe accueille Jésus avec un regret, qui est presque un reproche : « si Tu avais été là, mon frère ne serait pas mort » (Jn. 11 ; 21). Ce reproche est malgré tout l'embryon d'une confession de foi : « mais maintenant encore, je sais que tout ce que Tu demanderas à Dieu, Dieu Te l'accordera (Ibid. v. 22) ». Ce que nous pouvons appeler le reproche de Marthe, n'est pas sans fondement : car Jésus s'est attardé démesurément (Ibid. v. 6), après qu'on lui ait annoncé la maladie de Lazare. Le Christ vient parmi nous, en plein milieu d'une scène de mort et de désolation. Marie peut à juste titre Lui reprocher sa longue absence : « si Tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort (Ibid. v. 32) »... Lorsque le Christ s'est incarné, Il a parcouru nos chemins au milieu d'une humanité durement affectée par la maladie, la mort, et les misères de toutes sortes. L’être humain peut ne pas avoir conscience de sa responsabilité dans l’état actuel de l’univers, et en venir à reprocher à son Créateur de l’avoir laissé dans cette situation.

Rappelons-nous ces paroles que le Christ lui-même a prononcées dans la synagogue de Nazareth :

Je vous le dis en vérité, il y avait en Israël beaucoup de veuve du temps d’Élie, quand le ciel fut fermé durant trois ans et six mois, lorsqu'il eut une grande famine dans tout le pays ; et il ne fut envoyé à aucune d'entre elles, mais plutôt à Sarepta, de la région de Sidon, auprès d'une femme veuve. Il y avait dans Israël beaucoup de lépreux, sous le prophète Élysée ; et aucun d'entre eux ne fut purifié, mais plutôt le Syrien Naaman.
Lc. 4 ; 25 - 27. Texte exclusif à Luc.

Ces paroles de Jésus s'adressaient à l'assemblée de la synagogue de Nazareth, afin de leur faire comprendre que Dieu ne s'adresse pas uniquement au peuple juif. Cela fut très mal pris, car les membres de l'assemblée « s’étant levés, Le poussèrent hors de la ville et Le conduisirent jusqu'au sommet de la colline sur laquelle leur ville était bâtie, pour Le précipiter... » (Ibid. v. 29).

Aujourd'hui, il n'est sans doute plus nécessaire de nous convaincre de l'universalité du message divin (Certes, l’humanité est toujours la même, avec une remarquable constance : l’ethnicité continue toujours à étouffer le message chrétien, et à le réduire à une ethno-religion). Mais nous ne pouvons nous empêcher de remarquer que l’intervention divine auprès de la veuve de Sarepta et de Naaman ne fait que souligner le fait que le même Dieu ait laissé à leurs souffrances toutes les autres veuves et tous les autres lépreux. De même, l’intervention du Christ auprès du paralytique de Béthesda (Jn. 5 ; 1 - 16) laissa de côté tous les autres malades qui attendaient depuis des années... Nécessairement, le message du Christ doit être d'une autre nature que la résolution des problèmes médicaux et sociaux de l'humanité, sinon l'ensemble se solderait par un échec cuisant.

Nous avons vu que les Énergies divines descendent en nous, jusqu'au plus profond de notre être, jusqu'au point de division de l'âme et de l'esprit, des jointures et des moelles, comme le dit l'épître aux Hébreux (Hb. 4 ; 12). À partir de là, ces Énergies remontent en nous, sous l'impulsion du cœur. Les Énergies ne font rien d'autre que de suivre la trajectoire du Christ, lorsqu'il opéra notre Salut, dans le processus de sa résurrection : le Christ lui-même descendit jusqu'au plus profond de la création, jusqu'à l’Hadès, puis en remonta victorieusement, entraînant avec lui notre Nature humaine, pour faire siéger celle-ci à la droite du Père.

En venant chez Marthe et Marie, Jésus prit contact avec la mort et la désolation humaine. Il descendit jusqu’au cœur de la douleur humaine et y participa pleinement, car Il « frémit en esprit » face au tombeau de Lazare (Jn. 11 ; 33). Jésus remonta de la mort – non pas Lui-même, car le moment n’est pas encore venu – mais Lazare, encore emmailloté de bandelettes.

Le Christ ne vient pas pour « arranger » les affaires des hommes, mais bien pour nous mettre en contact avec la Vie absolue, et par là, nous immuniser contre la mort et la finitude. Pour que ce soit possible, il faut une participation active de l'être humain au projet divin : la résurrection de Lazare n'est possible qu'après la confession de Foi de Marthe. Le « Oui » de Marthe est aussi indispensable que le fut le « Oui » de Marie lors de l'Annonciation. Dieu n’agit que si l’être humain Lui donne, en quelque sorte, le « feu vert » de son libre acquiescement. Bien sûr, Dieu possède toute la puissance nécessaire pour agir, quelle que soit la réponse de l’être humain. Mais Il ne veut pas agir en passant par-dessus la liberté de sa créature consciente. Le « Oui » de l’être humain est nécessaire pour que l’action divine puisse s’effectuer.

Notre consentement est indispensable à l'avènement de Dieu dans notre Histoire et dans celle de l'univers, s'Il doit s'y manifester sous son vrai visage : comme l'Esprit qui interpelle notre esprit, dans l'intériorité virginale d'un échange où notre liberté s'accomplit.
Nous sommes ramenés au dialogue ineffable de l'Annonciation, où le « Oui » de Marie, fait d'elle, dans le don unique et incomparable de toute sa personne, la Mère du Seigneur et la nôtre, à qui nous allons confier, filialement, le « Oui » que nous avons à être, pour faire naître le Christ dans l'humanité d'aujourd'hui.

Maurice Zundel. Quel homme et quel Dieu ? Éditions Saint-Augustin, 2008. p. 175.

Il ne s'agit pas pour nous d'attendre les bras croisés la réalisation d'un destin auquel nous n'avons aucune part : au contraire, nous sommes à pied d'oeuvre pour construire avec Dieu, un monde qui ne peut se passer de nous.

Ce que Dieu nous signale, ce qu'Il nous révèle, c'est le caractère indispensable de la collaboration qui nous avons à Lui fournir : Dieu ne peut rien en nous sans nous.

Maurice Zundel. Ta Parole comme une source. éd. Anne Sigier. p. 40 - 41.

Nous avions déjà remarqué, lors de l'épisode de la traversée de la mer de Galilée, que c’est l’être humain qui prend l'initiative de sa relation avec Dieu, par le désir qui l’étreint de découvrir l'univers spirituel. Cette initiative humaine est traduite ici par l’appel des deux sœurs, Marthe et Marie, qui envoient quelqu'un pour informer Jésus de la maladie de Lazare (Jn. 11 ; 3). Suite à cet appel, Dieu répond. Il vient au milieu de nous, au cœur même de nos difficultés et de nos douleurs. Ensuite, il demande un geste de Foi à l'être humain - ce qui, lors de la traversée de la mer de Galilée, se traduisit par le fait que l'apôtre Pierre cria à Jésus : « Seigneur, sauve-moi ! (Mt. 14 ; 30) » Cette exclamation est un condensé de toute prière. Ici, le Christ tâche de susciter cette réponse de Foi, en disant à Marthe: « ton frère ressuscitera ».

Nous avons vu que les Énergies divines, lorsqu'elles descendent jusqu'à nous, le font objectivement, sous forme d'un message émis sous l'égide du Logos, sous forme d'un contenu doctrinal qu'il est possible de définir. Au contact avec le Verbe, Marthe répond objectivement, en affirmant le contenu doctrinal de sa Foi : « je sais (que Lazare) ressuscitera à la résurrection au dernier jour ». La Foi de Marthe est « la garantie des biens espérés, la démonstration des réalités que l’on ne voit pas (Hb. 11 ; 1 : « garantie », hupostasis.) ».

C'est précisément à ce moment que Jésus « bouscule » Marthe, en quelque sorte : il la fait passer de l'objectif au subjectif, en lui disant : « JE SUIS la Résurrection et la Vie. Celui qui croit en Moi, même s’il est mort, vivra. Et tout vivant et croyant en Moi, sûrement n’est pas mort pour l’éternité (Jn. 11 ; 25 -26) ».

Et Marthe répond par ce qui est certainement l'une des plus belles paroles de l'Évangile, l'une des confessions de Foi les plus entières et les plus pures : « oui, Seigneur, je crois que Tu es le Christ, le Fils de Dieu, Celui qui devait venir en ce monde (Jn. 11 ; 27) ».

La mort de Jésus semble contredire la structure de son être, qui est source de Vie éternelle.
La mort de Jésus n'éteint pas en Lui l'exigence d'immortalité qui Lui est en quelque sorte connaturelle et que sa résurrection réaffirmera - du dedans - elle aussi, comme l'état qui convient seul normalement au « Prince de la Vie », comme Pierre l'appelle dans le discours du portique de Salomon (Ac. 3 ; 15). Ce qui me porte à dire, paradoxalement, que c'est la mort de Jésus qui est le grand miracle, et que c'est la Résurrection qui Lui est en quelque sorte naturelle (et par cela même unique), si l'on considère la structure de sa Personne et non les exigences de sa mission.

Maurice Zundel. Quel homme et quel Dieu ? Éditions Saint-Augustin, 2008. p. 219 - 220.

Tout est dit : désormais, tout est possible. C'est la même profession de Foi que celle que donna Pierre : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant (Mt. 16 ; 16) » - cette confession de Foi qui lui valut le titre de Pierre, sur laquelle le Christ bâtira son Église. La proclamation de Foi de Marthe, tout comme celle de Pierre, est subjective, c’est un cri du cœur. Aucune analyse rationnelle ni psychologique ne peut la disséquer ni en révéler les ressorts, qui sont cachés au plus secret de l’âme.

La Foi est le déclencheur du Salut : à partir du moment où l'être humain effectue la démarche de la Foi, cet être humain devient lui-même le canal des Énergies divines qui peuvent rayonner autour de lui, illuminant l'ensemble de la création :

En Dieu, le désir amoureux est extatique (…). C’est ainsi que le grand Paul, possédé par l’amour divin et prenant part à sa puissance extatique, dit d’une bouche inspirée : « je ne vis plus, c’est le Christ qui vit en moi » (Gal. 2 ; 20), ce qui est bien le fait d’un homme que le désir a fait, comme il dit, sortir de soi pour pénétrer en Dieu et qui ne vit plus de sa vie propre, mais de la vie de Celui qu’il aime.
Osons ajouter ceci qui n’est pas moins vrai : ce Dieu Lui-même, qui est la Cause universelle et dont l’amoureux désir, à la fois beau et bon, s’étend à la totalité des êtres par la surabondance de son amoureuse bonté, sort aussi de Lui-même lorsqu’Il exerce ses providences à l’égard de tous les êtres et qu’en quelque façon Il les captive par les sortilèges de sa bonté, de sa charité et de son désir.

Les Noms divins IV, 13 Œuvres complètes du Pseudo-Denys l’Aréopagite. Trad. M. de Gandillac. Aubier Montaigne 1943 p. 107.

Par la Foi, l'être humain devient le vecteur de la Lumière divine : le Christ dit à Marthe : « si tu crois, tu verras la gloire de Dieu » (Jn. 11 ; 40). Par la Foi, l'être humain acquiert la capacité d'éclairer ceux qui l'entourent, de diviniser la création, de rendre la matière transparente à l’éclat divin. Dieu attend l'acquiescement libre de l'être humain pour agir. Inversement, le manque de Foi tend à suspendre l’action divine : « (à Nazareth, Jésus) ne fit pas beaucoup de miracles, à cause de leur manque de Foi (Mt. 13 ; 58. Marc remarque : « Il s’étonnait de leur manque de Foi » Mc. 6 ; 6.) ». Le nécessaire acquiescement de l’être humain n'implique aucune limitation de la puissance divine, car c'est librement que Dieu limite sa puissance, dans un souci du respect de la liberté humaine, en une infinie délicatesse.

La résurrection est inséparable de la Vie, puisque c'est par la Foi en la résurrection du Christ que nous accédons à notre état de citoyen du Royaume, que nous faisons désormais partie de la nouvelle création inaugurée par le Christ, que nous sommes agrégés, greffés dans la nouvelle Dimension. C'est ainsi que trouve tout son sens ce que le Christ dit à Marthe : « celui qui croit, fût-il mort, vivra ». Par la Foi, nous faisons d'ores et déjà partie intégrante de la nouvelle Dimension du réel, même si nous sommes destinés à mourir physiquement. Désormais, pour nous, la mort n'est qu'un passage, le fait de sortir d'un monde qui d'ores et déjà nous est étranger, pour accéder à notre véritable patrie. Nous sommes au-delà du jugement, au-delà de toutes les limitations de ce monde pénétré de mortalité, si à la question du Christ : « crois-tu cela ? » nous répondons comme Marthe : « Oui Seigneur, je crois que Tu es le Christ, le Fils de Dieu ».

La Foi en la résurrection du Christ est le déclencheur du Salut, indépendamment de toute pratique religieuse. Cela ne veut pas dire que l'engagement personnel, que les gestes de la prière, que les éléments extérieurs de la spiritualité soient inutiles. Bien au contraire. Mais rien de tout cela ne suffit pour effectuer le passage de la perdition au Salut, de la mortalité à la vie, de l'ignorance de Dieu à l'intimité avec le Christ et l'Esprit. Symétriquement, affirmer que l'on a la Foi, sans que cela ne débouche sur un engagement personnel et sur un amour concret du prochain, est tout simplement du mensonge : « celui qui prétend être dans la Lumière tout en haïssant son frère est encore dans les ténèbres » (I Jn. 2 ; 10).

Tout est possible par la Foi, et celle-ci est faite de confiance. La démarche de Foi est faite d’une adhésion intuitive et totale à la Vérité qui est une Personne. Par cet élan du cœur, nous « appartenons à un Autre, à Celui qui est ressuscité des morts » (Romains 7 ; 4). Il s’agit du Christ, et il s’agit aussi de l’Esprit, qui sont tous deux Paraclets : « l’Esprit de Celui (le Père) qui a ressuscité Jésus habite en nous (Romains 8 ; 11) », car « tous ceux qu’anime l’Esprit de Dieu sont fils de Dieu (Romains 8 ; 14) ». Par Lui (le Christ), nous avons (…) en un seul Esprit, accès auprès du Père (Ephésiens 2 ; 18) ».

La détente, le calme, le silence et la douceur sont les traits caractéristiques de notre relation avec le Christ. L’élan du cœur qui se traduit par la Foi, curieusement, n’a rien à voir avec de la sentimentalité. Car le sentiment n’est pas stable. À un moment, il est présent – puis il change à l’instant suivant. Or la confiance suscitée par la Foi est la quintessence de la stabilité. La Foi ne bouge pas : elle s’approfondit. C’est une simplification de l’esprit, qui est désormais fondé sur la Pierre angulaire, précieuse, fondamentale (Isaïe 28 ; 16.).

Du bon usage du sentiment

Reprenons notre comparaison du « sonar », avec les précautions d'usage, bien sûr : toute comparaison ne parvient que très imparfaitement à refléter la réalité, mais elle offre l'avantage de permettre une compréhension intuitive de ce que l'on veut exprimer, ceci bien mieux que ne le ferait un discours conceptuel, long et abstrait. - Dans notre exemple du sonar, nous savons que les ultrasons, après s'être reflétés sur le fond marin, remontent jusqu'à la surface de la mer afin de faire apparaître une image sur l'appareil correspondant, dans la passerelle du navire.

Mutatis mutandis - étant conscients de l'écart qui existe entre l'image et la réalité - nous avons suivi le « trajet » des Énergies divines lorsqu'elles sont reçues par l'être humain : après avoir atteint le fond le plus intime de l'âme, elles « remontent » en quelque sorte jusqu'au niveau conscient, afin de présenter à l'être humain une image du fond de son âme, en tant que reflet de la Présence divine.

Nous avons remarqué combien il importe, lors de la « remontée » des Énergies divines (étant bien conscients que toute notion spatiale est inappropriée dans le domaine spirituel…), de ne pas perturber ce processus par nos élaborations mentales rationnelles. Les doutes, les interrogations, les projets, les suppositions sont autant de discours parasitaires qui risquent fortement de rendre inintelligible ce que le cœur veut nous faire savoir. Nous avons également remarqué que le cœur connaît bien mieux que nous - et bien avant nous - le chemin qui nous est suggéré pour notre plus grand bien et pour notre croissance spirituelle.

Nous venons également de voir combien il importe de ne pas altérer l'image dessinée au niveau de la conscience, par les fluctuations de notre sentimentalité. Comme nous venons de le voir, le sentiment manque de la stabilité indispensable pour refléter adéquatement le message du cœur. - Dans une profonde nuit d'été, la Lune ne peut se refléter sur la surface d'un étang que si ce dernier est parfaitement lisse et calme. Si un caillou tombe dans l'étang, l'image se disperse et devient indiscernable. Il en est de même pour notre âme : la tempête et les remous des sentiments viennent disperser le reflet de la Présence divine en notre univers intérieur.

L'euphorie de notre sentiment ne comporte pas nécessairement un réel don de nous-mêmes - pas plus que l'aridité d'une prière sans consolation n'implique, de soi, une quelconque infidélité.

Maurice Zundel. Quel homme et quel Dieu ? Éditions Saint-Augustin, 2008. p. 294 - 295.

Que nous soyons les porteurs de la divinité, plus intime à nous-mêmes que nous-mêmes, et qu'elle constitue en quelque sorte, notre véritable identité - elle échappe complètement à notre imagination, à notre sensibilité.

Maurice Zundel. Ta Parole comme une source. éd. Anne Sigier. p. 68.


Nous retrouvons cette idée de l’instabilité foncière du sentiment dans un passage du roman « Les hommes ont soif » d’Arthur Kœstler :

À mesure que les mois passaient, sa foi subit une évolution progressive. La substance s'en modifia, s'en modela presque imperceptiblement sur son entourage par la routine des pratiques, par l'action de son confesseur et par ses couversations rares mais toujours bouleversantes avec soeur Boutillot. Au début, son esprit s'était révolté contre l'accep¬tation du dogme, avait refusé désespérément de voir ses émotions fluides rattachées à une succession arbitraire d'événements fixés à certaines dates et en certains lieux. Elle devinait aussi que, malgré toutes ses précautions, ses maîtres savaient exactement où elle en était. Un jour, elle ne put s'empêcher de faire une remarque ironique à sœur Boutillot sur l'absurdité des croyances purement dogmatiques. Elles se promenaient près d'un petit étang au bout de l'allée favorite de Heydie. Après un moment de silence, sœur Boutillot répondit :

Vous êtes vraiment trop maligne, petite. Vous avez donc inventé la vraie religion, comme ce bonhomme qui dans un village reculé de Russie inventa tout seul la bicyclette en 1936...

Heydie rougit. Elles poursuivirent leur promenade en silence. Heydie se mordait les lèvres, page boudeur aux jambes épaisses ; mais elle continuait de pencher ses minces épaules en un geste protecteur vers la petite sœur Boutillot. Elles atteignirent l'étang ; là, la religieuse s'arrêta et dit :

- La contemplation, la méditation, le sentiment mystique, vous croyez cela suffisant. Mais le sentiment est fluide, parfois il vous emplit, parfois il vous abandonne par une fissure née d'une petite tentation aiguë, un péché véniel, une irritation pas plus grosse qu'une piqûre d'épingle. Vous êtes en paix, vous êtes peut-être en état de grâce, d'amitié avec Dieu comme nous disons, et puis voilà cette petite fissure, cette lacération, et la paix est abolie, la grâce est abolie, le sentiment s'enfuit, glouglou, vous restez vide et sèche. Mais regardez cet étang avec ses nénuphars. Il est liquide aussi, pourtant il est toujours plein et tranquille. Pourquoi ? Parce que l’étang est maintenu par ses rives, par les limitations d'une forme rigide et définie. Sans ces limitations, sans le dogmatisme rigide des rives, l’eau ne conserverait pas sa plénitude et sa tranquillité. Voilà…

Elle se tut, puis un petit sourire sur ses lèvres décolorées - le seul trait vieilli de son jeune visage - elle ajouta :
- d'ailleurs, quand on a admis qu'il faut une rive, quand on a admis une seule fraction de la rive, on découvre que la forme de l'étang ne peut pas être différente de ce qu'elle est. Il n'y a que le premier pas qui coûte, le reste doit suivre de soi-même, comme vous le verrez. Vous pouvez l'accepter, vous pouvez le rejeter, mais vous ne pouvez pas le changer…

L’ironie de son sourire s'accentua, tandis que sa voix se faisait plus douce que d'habitude :
- actuellement vous êtes mûre pour l'accepter, et c'est encore la meilleure méthode… Continuer à inventer la bicyclette de A à Z, c'est fatiguant même pour les petites filles très intelligentes, ne croyez-vous pas ?

Arthur Kœstler. Les hommes ont soif. Calmann-Lévy 1951. p. 69-70.

De génération en génération, les pèlerins de la vie intérieure ont cherché la même chose : la paix de l'esprit et la sérénité de l'âme, afin que puisse se refléter en eux la Présence du Créateur, source de toute joie. Ce sont eux qui ont raison : ceux et celles qui cherchent l'unique nécessaire, dans le silence intérieur - sans désormais ressentir nul besoin de prouver quoi que ce soit à soi-même ou à autrui. C'est un signe certain d'avancement spirituel que de ne plus avoir rien à prouver à personne, et même de ne plus se soucier de l'image que l'on présente soi-même aux autres. Une fois parvenu à ce stade, l'être humain est enfin réellement libre.

Ce retrait du monde et cette liberté par rapport au monde sont l'essence du monachisme. À ce titre, toutes les imperfections du christianisme historique sont largement compensées par cet élan spirituel dont le premier mouvement est le retrait du monde. Nous pouvons même affirmer qu'il n'existe aucun christianisme authentique, sans cette recherche de l'intériorité, sans cette fondamentale remise en question de la logique mondaine.

Bien sûr, au fur des siècles, l’institution ecclésiastique s'est empressée de récupérer ce mouvement. Il est un peu trop facile de critiquer, dans le monachisme, l'accumulation des biens terrestres. La véritable difficulté consiste dans la volonté d'établir une société idéale, ce qui est toujours une utopie qui se construit généralement sur l'écrasement des aspirations de l'individu. Qu’est-ce qu’une idéologie ? C’est un schéma de construction de la société humaine, établi en contradiction avec la réalité. À ce titre, tout essai de construction d'une société idéale n'est rien d'autre que de l’idéologie, dangereuse parce qu'elle écrase individu. Cela s'aggrave encore lorsque celui qui dirige la communauté monastique vous dit ceci : « je représente le Christ ; à ce titre, vous me devez obéissance, tout comme vous devez obéir au Christ ». Dieu sait combien on a utilisé ce genre de langage pour faire fonctionner les institutions ! Il s'agit ici, de toute évidence, d'une caricature de la confiance absolue que nous donnons au Christ, dans l'expression de notre Foi. À ce niveau, nous sommes bien loin de l'admirable dialogue entre Marthe et Jésus...

Rien ne nous empêche, par la vigueur de notre Foi, de retrouver la fraîcheur, la joie et la vivacité qu'éprouvaient certainement ceux qui étaient en présence du Christ. Ni notre raison, ni notre sentiment ne sont des véhicules adéquats pour nous faire suivre les voies que nous suggère le cœur. Seule la « passivité active » de la brebis retrouvée, portée sur les épaules de Jésus, nous permettra de faire partie du Royaume, et de vivre dès maintenant dans la lumière de la résurrection que le Christ apporte aux êtres humains.

Maître Eckhart affirme en ces mots le primat de la Foi, à propos de la communion eucharistique :

« Tu pourrais dire : comment est-ce possible ? Je ne ressens absolument rien.
- qu'importe ? Moins tu as de sentiments et plus ta Foi est grande, plus la Foi est louable, plus elle doit être appréciée et louée, car une Foi totale est bien plus qu'une pensée humaine. En elle, nous avons un véritable savoir ».

Maître Eckhart, Instructions spirituelles. § 20. Seuil, 1971, p. 74.

Le surconscient

Nous venons de constater à quel point le sentiment ne peut servir de base valable pour l'édification de la vie spirituelle, vu son caractère perpétuellement mouvant et évanescent. Il ne s'agit aucunement de déconsidérer le sentiment, qui est l'une des grandes richesses de la personnalité humaine. Mais en ce qui concerne la vie spirituelle, il vaut mieux établir ses fondations ailleurs !

Chacun des concepts que nous utilisons comporte ses avantages et ses inconvénients, au point de vue terminologique. Nous avons vu que le terme d’« Énergies » présente l’incontestable inconvénient d'évoquer, au premier abord, une force cosmique. Il faut s'empresser de préciser que ce que nous entendons par « Énergies » est en fait Dieu lui-même, en tant que Rayonnant. Si nous précisons que Dieu est totalement présent dans ses Énergies, et que les Énergies désignent le Rayonnement trinitaire qui est en fait un seul « agir » divin qui rayonne éternellement, sans être causé par l'existence des créatures - une fois ces précisions apportées, le terme « Énergies » peut être employé sans inconvénient. Mais ces précisions sont nécessaires…

Il en est de même pour le terme de « cœur ». Ce mot est inextricablement lié au sentiment ! Et cela pose problème : le « cœur » dont nous parlons est le cœur biblique qui possède l'ensemble des facultés de l'être humain : il a une conscience, une volonté, ils ressent toutes choses, et il pense... Ce « cœur » est bien plus qu'un faisceau de sentiments. C'est pourquoi nous proposons de remplacer le terme de « cœur » par celui de « surconscient ». Cela nous permet de ne pas nous enliser dans le marécage du sentiment, en quelque sorte. En employant le terme de « surconscient », il nous faut garder à l'esprit le fait que ce terme est totalement synonyme de la notion de « cœur » biblique, avec toutes ses spécificités. La notion de « surconscient » offre l'avantage d'être neutre, et d'avoir un air « psychologique » - ce qui est davantage en accord avec notre mentalité contemporaine.

Tout comme le « cœur » biblique, le « surconscient » est véritablement un double plan de la personne humaine. Il comprend toutes les dimensions de la personne humaine, mais celles-ci existent dans un autre espace-temps : celui du Royaume.

Ainsi donc, le « surconscient » comporte lui-même un corps, une psyché, un esprit et une âme, existant hors de toute inertie, en-dehors de toute entropie. Le « surconscient » ne se limite aucunement à notre âme. Ce « double plan » révèle très visiblement - si l'on peut dire - son existence, dans les nombreuses expériences aux frontières de la mort, qui sont relatées par diverses personnes après qu'elles aient été réanimées d'un état de coma dépassé. La personne se retrouve séparée de son corps - bien souvent planant au-dessus de celui-ci - douée de la capacité de passer au-travers d'obstacles matériels, mais ne pouvant aucunement toucher une autre personne ou interagir avec des êtres humains encore vivants sur cette terre. Ensuite, la personne se trouve « aspirée dans un tunnel » ou rapidement elle va faire l'expérience d'une Lumière absolue, emplie d'amour :

« Le tunnel correspondrait donc non pas à la sortie du corps, mais au passage de ce plan-ci de la réalité dans un autre plan. Soyons très clairs. Quand le malade ne fait que sortir de son corps de chair, il reste dans le même plan que nous. Il flotte au plafond de la pièce avec son corps spirituel que nous ne voyons pas, mais lui nous voit. Ils voit encore, avec ce corps spirituel, notre monde habituel (…). Il peut traverser portes, murs et plafonds, mais il ne voit malgré tout que notre monde. Il semble bien, au contraire, que le tunnel marque l'accès à un autre monde ».

(Père François Brune. Les morts nous parlent. T. 1. Oxus 2005. p. 210)

Cela soulève une question intéressante concernant la Résurrection des corps : la Résurrection des corps, après le Jugement dernier, existe-t-elle, alors que les expériences de coma dépassé nous montrent que l'être humain existe dans une sorte de corps astral, dès que la frontière de la mort est franchie ? Il semble que la capacité d'avoir un corps astral soit accordée à la personne nouvellement décédée, à l’instant même de sa mort, et avant même qu'elle n’entame son ascension vers son Créateur. Cela entraîne certains à contester la notion de "Résurrection de la chair", située après le Jugement :

"Au terme de la vie terrestre, l'âme, grâce à la puissance de l'Esprit qui l'a transformée, se reforme un corps glorieux lumineux, qui est l'empreinte en elle du corps matériel, terreux, qu'elle a laissé sur la terre et qui disparaît" C'est dans cette perspective (...) que le mot de résurrection ne convient pas parfaitement, car il suggérerait plutôt par lui-même la réanimation d'un cadavre. Il est à noter d'ailleurs que la nouvelle traduction du Credo en Français [dans l'Église romaine] ne parle plus de résurrection de la chair mais de résurrection des morts. Ce n'est donc plus la résurrection des corps qui est affirmée, mais celle des personnes.

Père François Brune, citant M.E. Boismard. Les morts nous parlent. T. II.Oxus 2006, p. 127-128.

Cette contestation de la Foi en la Résurrection de la chair n'est nullement nécessaire. La Résurrection de la chair est une composante stratégique de la Foi chrétienne. Il est certes à la mode de contester cette affirmation du Symbole de Foi. Mais une telle remise en question provient d'une simplification erronée du processus de notre croissance vers Dieu. L'état d'humanité qui est le nôtre lorsque nous décédons correspond à l'espace-temps dans lequel nous nous trouvons. Et cet état d'humanité n'est pas le même que celui que nous connaîtrons dans le Royaume, après le Jugement. Entre les deux stades, il y a une évolution. Tout se comprend en terme d'évolution : nous avons un chemin à parcourir après notre mort terrestre, avant que de pouvoir contempler le Créateur.

Le corps astral de celui qui vient de décéder n'est pas de même nature que le « corps du Royaume » que possède le Christ ressuscité. Lorsque Jésus ressuscité apparaît aux Apôtres, Il peut être touché par l'apôtre Thomas : « avance ta main est mets-la dans mon côté, et ne soit plus incrédule, mais croyant » (Jn. 20 ; 28). Lorsque Jésus ressuscité apparaît aux apôtres, « ils Lui présentèrent un morceau de poisson grillé. Il le prit et le mangea sous leurs yeux » (Lc. 24 ; 42). Il pouvait réellement être touché par l'apôtre Thomas ; et après qu'il ait mangé le morceau de poisson grillé, matériellement, ce morceau n'existait plus. Ces caractéristiques n'existent pas, pour le corps astral de celui qui vient de décéder, car la personne ne peut intervenir sur aucun objet. Le défunt a une conscience ; il voit et entend indépendamment de ses organes sensoriels matériels ; il se ressent comme existant dans un corps, bien que ce corps soit affranchi de la pesanteur et de l'inertie. Mais ce n'est pas encore le « corps du Royaume », que l'on reçoit après le Jugement, qui lui-même se situe à l'issue de notre ascension vers le Créateur.

La corporéité que possède celui qui vient de décéder s'apparente à celle que possédaient les Justes de l'Ancien Testament attendant dans l’Hadès le Salut du Christ. Ce double plan de notre être, qui comprend l’ensemble des facultés de celui-ci, est le surconscient.

En scrutant la Personne du Christ, et plus exactement le mode d'humanité qu'Il a assumé, nous nous sommes aperçus du fait que puisqu'il existe plusieurs espace-temps, il existe nécessairement plusieurs modes d'existence de l'humanité. Nous vivons dans un espace-temps qui est la résultante du Refus Originel, et qui est marquée par la finitude, l'entropie et la mort.

Le Christ est venu susciter une Nouvelle Création, par la Récapitulation qu'Il a produite, en effectuant l'Acte Absolu qu'est sa Résurrection. Dans l'espace-temps du Refus-Originel, le nôtre, nous avons défini notre mode existence comme étant une « sous-humanité », corrodée par la maladie et la mort, et dans laquelle nous vivons en état de division, répartis en individus qui ont toutes les peines du monde à communiquer l'un avec l'autre. Tel est notre « état d'humanité ». Nous avons constaté que cet « état d'humanité », n'est pas celui qui a été assumé par le Christ, car l’Homme-Dieu ne s'est pas laissé enfermer dans un état qui ne Lui aurait pas permis d'apporter un Salut universel. Ses actes doivent porter leur écho sur l'ensemble de l'humanité ; il était hors de question qu'Il n'agisse que sur le plan de son propre individu. C'est ainsi qu'Il nous a révélé l’« humanité du Royaume » dont la splendeur nous est apparue lors de sa Transfiguration.

Un détour par la Trinité

Nous avons vu que cette Lumière incréée qui rayonne du Christ, descend en nous si nous acceptons de l’accueillir, nous pénètre dans la mesure même où nous pouvons la recevoir. Elle descend jusqu’aux tréfonds de nous-même, jusqu’au point de jonction de notre esprit et de notre âme. Et là, qu’est-ce que cette Lumière opère ? Pour répondre à cette question difficile, il est indispensable de faire « un petit détour » par la sainte Trinité.

En fait, il est risqué de tenter de découvrir les secrets divins, au départ de ce qui se passe dans la condition humaine. Dire : « il existe tel aspect des choses dans la vie humaine – par conséquent il doit exister tel équivalent dans la Trinité » expose à des erreurs d’évaluation, en comparant l’incomparable. Par contre, nous verrons que certaines réflexions sur la Vie divine peuvent nous éclairer sur ce qui se passe au plus profond de nous, car nous sommes faits « à l’image de Dieu ».

Même si ce « détour » par la Trinité nous paraît long et sinueux, nous verrons que cela en vaut la peine – tout comme on se félicite d’avoir grimpé un sentier abrupt, lorsqu’enfin il s’ouvre sur un paysage aux larges horizons.

Certains théologiens patentés parlent de la Trinité comme s’ils en revenaient… Ils disent : « la Trinité est comme ci... elle est comme ça… » - ces théologiens éveillent en nous le scepticisme – et ce scepticisme est bien légitime. Pour échapper à cette défiance, appuyons-nous sur les textes mêmes des Écritures et contemplons la Personne la plus mystérieuse : l’Esprit.

Qu’en est-il de l’Esprit-Saint ?

Nous savons d’ores et déjà que l’Esprit-Saint est en relation avec tout ce qui a rapport avec la croissance, avec la germination - en ce qui concerne la vie spirituelle.

Le terme d’« Esprit », dans les Écritures, revêt plusieurs significations. La plupart du temps, il s’agit de l’inspiration divine, ou de la Présence divine en nous. Généralement, les allusions à l’Esprit dans les Écritures, ne Le désignent pas explicitement comme Dieu. En de nombreux endroit, on peut néanmoins déduire que l’Esprit est Dieu, de toute évidence. Ainsi, lorsque le Christ annonce à ses disciples qu’Il leur envoiera un AUTRE Paraclet (Jn. 14 ; 16) – comme le premier Paraclet est l’Homme-Dieu, l’AUTRE Paraclet ne peut pas être autrement que Dieu. Pourtant, ce genre d’argumentation ne convainc que celui qui est déjà convaincu…

Il n’existe que deux passages réellement explicites qui affirment la divinité de l’Esprit - et il est bon de les connaître :

- dans la première épître aux Corinthiens (6 ; 19), saint Paul nous dit que notre corps est le temple du Saint-Esprit.
- dans la même épître (3 ; 16), l’Apôtre nous dit que nous sommes le temple de Dieu.
L’Esprit est donc Dieu.

Dans l’épisode de la fraude d’Ananie et de Saphire, relatée dans le livre des Actes, l’apôtre Pierre reproche à Ananie de « mentir à l’Esprit-Saint » (5 ; 3);
- ensuite, l’Apôtre lui dit : « ce n’est pas à des hommes que tu as menti, mais à Dieu » (5 ; 4).
L’Esprit est donc Dieu.

Nous nous abstiendrons de citer des innombrables passages où l’on parle de l’Esprit, dans les Écritures. Ceux-ci devraient suffire. Notons simplement ceci :

- Dieu est Père, Fils et Saint-Esprit, ce qui apparaît clairement lors de la Théophanie.
- Le Fils est engendré du Père, comme cela est dit partout dans l’Évangile de Jean.
- L’Esprit procède du Père : c’est explicitement affirmé dans l’Évangile de Jean (15 ; 26).

La théologie trinitaire est donc fermement établie dans les Écritures : on ne peut pas dire qu’il s’agisse d’une invention des théologiens !

Le Dieu Trine ; le Fils qui est engendré du Père ; l’Esprit qui procède du Père, et uniquement du Père : c’est ce que l’on appelle le « schéma photien », du nom du saint Patriarche Photius (820 - +897), qui défendit intrépidement la Foi orthodoxe.

Considérons un autre point, qui n’appartient pas au « schéma photien » :
L’Esprit « repose » sur le Christ, comme le dit le Christ Lui-même, s’exprimant par la voix du Prophète Isaïe :
« L’Esprit du Seigneur Dieu est sur Moi, car Il m’a oint » (Is. 61 ; 1).

C’est cette parole que cite le Christ dans la synagogue de Nazareth (Lc. 4 ; 16 – 20), en affirmant : « Aujourd’hui s’accomplit à vos oreilles ce passage de l’Écriture ».

Le nom même du Christ vient du Grec Christos « oint ». Le Christ est « oint » de l’Esprit-Saint, et à ce titre, l’Esprit repose sur Lui. En effet, lors du Baptême dans le Jourdain, Jésus « vit l’Esprit de Dieu descendre comme un colombe et venir sur Lui » (Mt. 3 ; 16).

Dans ces citations, conformément à l’usage apostolique, « Dieu » désigne le Père ; il s’agit du « Dieu et Père de notre Seigneur Jésus-Christ » (Rm. 15 ; 6).

L'expression : l’Esprit « repose sur le Christ » est fréquente dans les textes liturgiques. Citons ce texte du Lundi de Pentecôte, qui est une véritable Confession de Foi :

Venez, tous les peuples, adorons en trois Personnes l'unique Dieu,
dans le Père le Fils avec le Saint-Esprit,
car le Père engendre le Fils hors du temps, partageant même trône et même éternité,
et l'Esprit-Saint est dans le Père, glorifié avec le Fils,
une seule Puissance, une seule Divinité,
un seul Être devant qui, nous tous, les fidèles, nous prosternons en disant :
Dieu Saint, qui as tout créé par le Fils avec le concours du Saint-Esprit,
Dieu Saint et Fort, par qui le Père nous fut révélé, et par qui le Saint-Esprit en ce monde est venu,
Dieu Saint et Immortel, Esprit Consolateur,
qui procèdes du Père et reposes dans le Fils,
Trinité sainte, gloire à Toi.

Pentecostaire. Traduction P. Denis Guillaume. Diaconie apostolique 1994, Vêpres de la Génuflexion, théotokion des Apostiches p. 418.

Tout ceci permet de dire que l’Esprit est « l’Esprit du Christ », et que l’Esprit « repose sur le Christ ». Le fait-Il éternellement, au sein même de la vie trinitaire, à moins que l’Esprit soit « l’Esprit du Christ », uniquement parce que c’est le Christ qui L’envoie, qui Le « souffle » sur nous, comme Il l’a fait sur ses apôtres ?

Suivons le raisonnement que nous propose saint Grégoire de Nysse, dans son « Commentaire du Notre-Père » (hom. III, 7). Nous intercalons les passages correspondants, de Saint Jean Damascène :

- Le Fils sort du Père, comme le dit l’Écriture, et l’Esprit procède du Dieu et Père.

La Divinité est indivise dans ceux qui sont distincts. Ainsi donc, quand nous regardons vers la Divinité, la « Cause Première » et la « Monarchie », c’est l’Unité qui apparaît.
Et quand nous regardons vers Ceux qui sont la Divinité, c’est-à-dire les hypostases, ce sont les Trois que nous adorons.
Saint Jean Damascène. De Fide orth. 8 ; 1-8 S.C. 535, p. 187

- Mais, tout comme « être sans cause » est le propre du Père,

le Père est l’unique Père, sans Principe, c’est-à-dire « sans Cause », car de nul il n’est issu.
(Ibid.)

- « être causé » est propre au Fils et à l’Esprit, et ne peut être attribué par Nature au Père.

- Le Fils est l’unique Fils, qui n’est pas sans Principe, c’est-à-dire « sans Cause », car Il est issu du Père.
- L’Esprit est l’unique Esprit-Saint, qui provient du Père, non point par mode de filiation, mais par mode de procession.
Saint Jean Damascène. De Fide orth. 8 ; 1-8 S.C. 535, p. 187-189

- Comme, assurément, il est commun au Père et au Fils de « ne pas être inengendrés »,

- Seul le Père n’est pas engendré : ce n’est pas en effet d’une autre hypostase qu’il tient son être.
- Seul le Fils est engendré, puisque c’est du Père qu’il est engendré éternellement et intemporellement.
- Et seul l’Esprit-Saint procède de l’Essence du Père, non point par génération, mais par procession.
Tel est l’enseignement de la divine Écriture, bien que le mode de la génération et celui de la procession soient insaisissables.
Saint Jean Damascène. De Fide orth. 8 ; 1-8 S.C. 535, p. 175

- pour qu’il n’y ait pas de confusion à leur sujet il nous faut encore découvrir une différence irréductible dans leurs propriétés respectives, afin :
- d’une part, de conserver ce qu’ils ont de commun,

Nous croyons en un seul Dieu, Principe unique sans Principe, incréé, inengendré, indestructible et immortel, éternel, infini, incirconscrit, illimité, d’une infinie puissance, simple, excluant toute composition.
Saint Jean Damascène. De Fide orth. 8 ; 1-8 S.C. 535, p. 163

- et d’autre part, de distinguer ce qu’ils ont de propre.

Le fait de ne pas être engendré / la génération / et la procession : c’est dans ces seules propriétés hypostatiques que se distinguent l’une de l’autre les trois saintes hypostases.
Saint Jean Damascène. De Fide orth. 8 ; 1-8 S.C. 535, p. 181

- Or, l’Écriture appelle le Fils « l’unique engendré » monogenès du Père – terme qui établit ce qu’Il a de propre.

Auteur de toutes choses, Il n’est Père par Nature que de son Fils, monogène, notre Seigneur, Dieu et Sauveur.
Saint Jean Damascène. De Fide orth. 8 ; 1-8 S.C. 535, p. 165

- Mais elle dit que le Saint-Esprit Lui aussi vient du Père et elle (l’Écriture) atteste qu’Il (l’Esprit) est « du Fils » tou Hyou ; en effet, « si quelqu’un n’a pas l’Esprit du Christ pneuma Christou il ne Lui appartient pas (Rm. 8 ; 9).

Nous croyons aussi à un unique Esprit-Saint, qui procède du Père et repose dans le Fils – proclamé Dieu avec le Père et le Fils, Il est incréé – procédant du Père, communiqué par le Fils – possédant tout ce que possèdent le Père et le Fils, sauf en ce qui concerne le fait de n’être pas engendré et celui d’être engendré.
Saint Jean Damascène. De Fide orth. 8 ; 1-8 S.C. 535, p. 179

- L’Esprit, qui vient de Dieu, est donc aussi l’Esprit du Christ,

Nous concevons (l’Esprit) comme une Puissance substantielle, considérée elle-même en soi dans une hypostase particulière, procédant du Père et reposant dans le Verbe.
Saint Jean Damascène. De Fide orth. 8 ; 1-7 S.C. 535, p. 159

Mais le Fils, qui vient de Dieu, n’est pas et ne peut être dit (le Christ) de l’Esprit.

Jamais ni le Verbe n’a fait défaut au Père, ni l’Esprit au Verbe.
Saint Jean Damascène. De Fide orth. 8 ; 1-7 S.C. 535, p. 161

- La consécution de la relation ne peut être renversée, comme s’il était possible de dire : le Christ est le Christ de l’Esprit, tout comme l’Esprit est l’Esprit du Christ.

La dogmatique de Trembelas remarque :

« Saint Grégoire de Nysse insiste sur l'ordre des divines Personnes dans l'énumération de la Sainte Trinité, où logiquement le Fils est considéré avant l'Esprit et s'intercale entre Lui et le Père.

Puisque la génération du Fils est considérée avant la procession de l’Esprit et puisque ce dernier procède de l'Essence même du Père, dont le Verbe est aussi préengendré, en raison de cela le Fils se présente comme un intermédiaire entre le Père et l'Esprit, relié au Père par le Fils :

L'esprit Saint est Dieu, intermédiaire entre l’inengendré et l'engendré, et se trouve lié au Père par le Fils »
Saint Jean Damascène. De Fide orth. 13 ; 1-13 S.C. 535, p. 215

Semblable médiation est seulement une conception théorique de notre intelligence, elle est déduite de l'ordre arithmétique des Personnes, mais elle ne correspond pas à une nécessité ou à une relation naturelle dans la vie intime de la Trinité.
Panagiotis N. Trembelas. Dogmatique de l’Église orthodoxe catholique. T. I. DDB 1966. P. 337 et 339.

Ainsi donc, le fait de pouvoir parler de « l’Esprit du Fils » et de ne pouvoir affirmer le correspondant : « Le Fils de l’Esprit » serait uniquement une conception théorique de notre intelligence. Ce serait une façon de penser, qui n’aurait pas de rapport réel avec la vie trinitaire.

La Dogmatique de Macaire va dans ce sens, en disant :

Le Fils et l’Esprit sont coéternels avec le Père ; le Fils est engendré par le Père et l’Esprit procède du Père, et cela de toute éternité, simultanément, et non point l’un avant l’autre. Par conséquent, si le Fils peut participer avec le Père à la procession du Saint-Esprit, l’Esprit peut tout aussi bien participer avec Lui à la génération du Fils.
Théologie dogmatique orthodoxe, par Macaire, Docteur en Théologie, évêque de Vinnitza, Recteur de l’Académie ecclésiastique de Saint-Pétersbourg. Traduite par un Russe. Paris. Librairie de Joel Cherbuliez 1859. T. I. p. 331, infra, note 1.

C’est une symétrie parfaite : c’est « l’Esprit du Christ » et « le Christ de l’Esprit ». Si seule la première expression est employée par les Pères, c’est simplement une question de coutume et d’usage, pour respecter l’ordre habituel d’énumération des Personnes divines.

Tout cela respecte le « schéma phocien » ; c'est dans la droite ligne de la théologie orthodoxe classique : le Père est Source éternelle ; le Fils est engendré par le Père, et l’Esprit procède du Père seul. Le Fils n’a nulle influence sur la procession de l’Esprit, et l’Esprit n’a nulle influence sur l’engendrement du Fils. Tout ceci concerne la vie trinitaire, sur le plan éternel.

Par contre, lorsque Dieu envoie la Lumière incréée des Énergies sur les créatures humaines, ces Énergies proviennent du Père, Source éternelle, et sont données aux hommes par le Fils, dans l’Esprit. Ainsi, sur le plan temporel, au niveau de la Création, l’Esprit en tant que grâce provient du Père par le Fils.

Le « Filioque » est l’addition au Symbole de Foi des mots « et du Fils » dans l’expression originelle fixée par les Conciles de Nicée (325) et de Constantinople (381): « Nous croyons en l'Esprit-Saint, qui est Seigneur et qui donne la vie, qui procède du Père ». Avec le « Filioque », l'Esprit-Saint est déclaré procéder du Père et du Fils. Cette notion est apparue parce que l’on a confondu malencontreusement le plan éternel - où l’Esprit procède du Père seul - et le plan temporel - où l’Esprit en tant que grâce provient du Père par le Fils.

Le « schéma phocien » est une zone de sécurité : tant que nous la professons, nous restons dans la Vérité. C’est une doctrine simple, et qui respecte à la fois les Écritures et les enseignements des Pères. On peut parfaitement s’y tenir.

Mais elle n’explique pas pour autant que peut bien vouloir dire l’expression « l’Esprit du Fils », et la vérité bien reconnue du fait que l’Esprit repose sur le Fils ? Elle ne donne aucune explication proprement théologique du fait que le Christ « remit son Esprit » en terminant sa vie terrestre sur la Croix. S’agissait-il simplement du phénomène physique de la dernière expiration? Il est difficile d’imaginer qu’un moment aussi essentiel et stratégique de l’Histoire de l’humanité n’ait pas de signification particulière.

Enfin, la notion d’ « Esprit du Fils » - et l’impossibilité reconnue de dire l’inverse - signale l’existence d’une dissymétrie dans les relations des Personnes du Fils et de l’Esprit avec le Père. Ce qui va dans un sens, ne va pas de la même façon dans l’autre…

La pensée académique semble n'y voir aucun problème. Citons encore la Dogmatique de Macaire, à propos de cette expression « Esprit du Christ » :

Cette expression : « être de quelqu'un », comme le remarquait Marc d'Éphèse au Concile de Florence (Synodi Florent. sess. XVIII), ne signifie pas invariablement « procéder de quelqu'un », ou « tenir de lui son existence » ; mais, dans la langue sacrée, elle présente aussi d'autres significations, par exemple celle d'identité d'attributs et de Nature, celle d'envoi de la part de quelqu'un, celle d'appropriation de telle ou telle chose venant d'une autre personne, comme dans les paroles du Sauveur : « pour vous, vous êtes ici-bas, mais pour moi Je suis d'en haut » (Jean VIII ; 23) …) On peut donc dire avec raison du Saint Esprit qu'Il est des deux, du Père et du Fils ; seulement Il en est dans des sens différents : il est du Père en tant qu'Il a avec Lui une seule et même Nature, qu’Il procède de Lui et est envoyé par Lui dans le monde ; Il est du Fils en tant qu'Il a avec Lui une seule et même Nature, qu’Il s'est approprié sa doctrine pour la prêcher au monde, et qu'Il est envoyé et dispensé par Lui aux fidèles. C'est, en effet, dans ces différents sens que les Saints Pères disent du Saint-Esprit qu'Il est des deux.
Théologie dogmatique orthodoxe, par Macaire, Docteur en Théologie, évêque de Vinnitza, Recteur de l’Académie ecclésiastique de Saint-Pétersbourg. Traduite par un Russe. Paris. Librairie de Joel Cherbuliez 1859. T. I. p. 403 - 404.

Suivant cette opinion, l'expression « Esprit du Fils » ne signifierait rien d'autre et rien de plus que l'Esprit est tout autant divin que le Fils, et qu'Il exprime le même enseignement que le Fils. Cette argumentation nous paraît un peu courte, et plutôt forcée.

Nous avons précédemment découvert une dissymétrie dans ce que l’on pourrait appeler l’« affectation » de l’humanité et de la divinité en Christ : le divin s’exprime en une Personne - la deuxième de la Trinité - tandis que l’humain s’exprime en une Nature, ce qui donne au Christ deux Natures, divine et humaine. Cela permet à l’œuvre salvatrice du Christ de ne pas restée cantonnée à son individu : tout ce qu’Il fait est afférent à sa Nature humaine, et donc concerne l’humanité tout entière. La dissymétrie en Christ permet de « penser » la divinisation de l’humanité, sauvée par son message et sa résurrection.

De la même façon, nous pouvons penser que la dissymétrie qui existe dans la vie trinitaire, à propos de l’engendrement du Fils et de la procession de l’Esprit, est susceptible de nous faire découvrir une vérité importante. Mais laquelle ?

Le Filioque

Avant d'aborder cette question, il est nécessaire de faire le point, en quelque sorte, sur la notion du « Filioque », cette addition au Symbole de Foi des mots « et du Fils » dans le texte fixé par les Conciles de Nicée et de Constantinople.

Le « Filioque » fut tout d'abord une maladresse, qui s'est développée en erreur, pour en venir à former une hérésie.

Le Symbole de Foi : un texte intangible

Le premier Concile œcuménique de Constantinople rédigea le texte définitif du Symbole de Foi. Il s’agit de la Charte de la Foi de l’Église. Tout comme la Constitution d’un État, c’est un texte fondateur, que l’on ne saurait changer suivant l’actualité… Les Pères du Concile savaient bien qu’il y aurait des « petits génies » qui brûleraient d’envie « d’ajouter quelque chose » au texte du Symbole. Aussi l’ont-ils expressément interdit :

Horos du premier Concile de Constantinople de 381 :

Nous embrassons par la pensée et par la parole la définition de la Foi reçue des Pères à l'origine et parvenue jusqu'à nous et nous la proclamons à haute voix sans rien retrancher, rien ajouter, rien changer, rien altérer.
Une suppression ou une addition, en effet, même non hérétique, implique une condamnation de ce qui est irréprochable et fait aux Pères une injure qui n'a pas d'excuses; mais corrompre par des paroles fausses les définitions des Pires est encore beaucoup plus intolérable. C'est pourquoi nous proclamons :

Nous croyons en un seul Dieu, le Père tout-puissant,
créateur du ciel et de la terre, de toutes les choses visibles et invisibles.
Et en un seul Seigneur, Jésus Christ, le Fils unique de Dieu, né du Père avant tous les siècles.
Lumière de lumière, vrai Dieu de vrai Dieu, engendré, non créé,
consubstantiel au Père et par qui tout a été fait.
Qui pour nous les hommes et pour notre salut est descendu des cieux,
a pris chair du saint Esprit et de la Vierge Marie, et s'est fait homme.
Crucifié pour nous sous Ponce Pilate, il souffrit et fut mis au tombeau,
et le troisième jour il est ressuscité selon les Ecritures.
Il est monté au ciel, est assis à la droite du Père,
et viendra de nouveau avec gloire pour juger les vivants et les morts; son règne n'aura pas de fin.
Nous croyons au saint Esprit, Seigneur vivifiant, qui procède du Père,
qui est adoré et glorifié avec le Père et le Fils, et a parlé par les prophètes.
Nous croyons en l'Eglise une, sainte, catholique et apostolique.
Nous confessons un seul baptême pour la rémission des péchés.
Nous attendons la résurrection des morts et la vie du siècle à venir. Amen.

Nous pensons tous ainsi, C'est dans cette confession que nous avons été baptisés ; c'est elle qui a renversé et détruit toutes les hérésies. Ceux qui l'acceptent, nous les considérons comme nos Pères, nos Frères et nos cohéritiers dans la patrie céleste. Mais si quelqu'un ose composer une exposition de la Foi autre que ce Symbole que nous avons reçu de nos Pères, et la proposer comme Symbole à ceux qui viennent de quelque hérésie ; ou s'il a l'audace de corrompre la vénérable antiquité de cette sainte formule par des mots mensongers, des additions ou des suppressions, conformément à la sentence qu'avant nous ont lancée les saints Conciles œcuméniques, si cet impudent est un clerc, nous le condamnons à la déposition ; si c'est un laïc, nous le frappons d'anathème.
(MANSI, XVII, 516-517 )

Est-ce bien entendu ? Il n'est pas question d'additionner quoique ce soit au Symbole. Laissons s'écouler le temps, et éloignons-nous de Constantinople : nous nous situons en Espagne, en 589.

Une maladresse, fruit d'un Concile local en Espagne

Le texte qui suit provient de l'Histoire de l'Église. Wladimir Guettée, Cherbuliez, Sandoz et Fischbacher (1869).
Tome 5, p. 472.

Dans l'espace d'un siècle, on tint à Tolède dix-huit conciles dans lesquels on traita de toutes les questions ecclésiastiques dont les circonstances imposaient l'examen. Les décisions de ces assemblées n'ont pas une importance très grande au point de vue de l'Histoire générale de l'Église. On doit cependant signaler une décision doctrinale fort importante du troisième de ces conciles tenu en 589. Ce fut dans cette assemblée, convoquée par le roi Récarède, que les Visigoths ariens se déclarèrent catholiques* (note* : ce terme se comprend ici dans le sens de « foi apostolique de l’Église indivise »). Au début du concile, le roi lut une profession de Foi qu'il avait lui-même composée. On trouve dans cette profession de Foi la déclaration que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils. C'est la première fois que cette formule était ajoutée au symbole de Nicée. Les évêques ne firent aucune objection contre cette innovation. Ils la consacrèrent même dans le troisième des vingt-trois anathèmes qu'ils adoptèrent. Ils s'expriment ainsi : « Si quelqu'un refuse de croire que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils, et qu'il est également éternel et égal au Père et au Fils, qu'il soit anathème ! » Par les autres anathèmes qu'ils formulèrent, on voit que les membres du concile de Tolède avaient principalement pour but de combattre l'arianisme, qui plaçait le Fils et le Saint-Esprit au-dessous du Père, et ne leur attribuait pas la même substance. Afin de faire mieux comprendre que le Fils était de même substance que le Père, ils décrétèrent que le Saint-Esprit procédait également de l'un et de l'autre. C'était une erreur dont ils ne prévoyaient pas certainement toutes les conséquences.

Il est certain, d'après la doctrine catholique*, que le Père, le Fils et le Saint-Esprit ont la même substance ; mais, il est certain également, d'après cette même doctrine, que chacune des trois Personnes de la Sainte-Trinité se distingue des deux autres par un attribut personnel. Celui du Père est d'être principe ; celui du Fils est d'être engendré du Père ; celui du Saint-Esprit de procéder du Père. S'il procédait aussi du Fils pour cette raison que le Fils a la même substance que le Père, on pourrait aussi en déduire que le Père et le Fils procèdent du Saint-Esprit puisqu'il a la même substance qu'eux. L'addition qu'admettait le concile de Tolède avait donc pour conséquence de confondre les personnes de la Trinité ; de détruire, par conséquent, ce dogme fondamental du christianisme.

Le troisième Concile de Tolède fit donc une maladresse : pour lier le Père au Fils, les membres de ce Concile firent du Saint-Esprit une grosse corde destinée à assembler les deux, et à montrer que le Fils possède la même divinité que le Père. Ce n'était certes pas la meilleure solution possible !

De plus, cette addition était contraire à la Sainte-Écriture qui nous apprend que le Saint-Esprit procède du Père, sans mentionner le Fils.

En insérant leur addition dans le symbole de Nicée, les membres du concile de Tolède désobéissaient aux prescriptions des conciles œcuméniques qui avaient expressément défendu d'ajouter quoique ce soit au Symbole.

Nous verrons plus tard quelles discussions déplorables naquirent de l'innovation imprudente et erronée du concile de Tolède. Le roi Récarède, l'imposa aux Eglises d'Espagne et à la province de Narbonne, qui faisait partie de son royaume, quoique située en deçà des Pyrénées. C'est par cette province que l'innovation pénétra dans l'Eglise franque.

Une maladresse devient une erreur, lorsqu'elle revêt la fonction d'une idéologie d'État

En pays franc, le roi Pépin le Bref, fils de Charles Martel, avait une villa à Gentilly, dans l’actuelle île-de-France. En 769 Pépin fut à Gentilly pour la fête de Pâques. En 767, le souverain assista au Concile qui se tint en ce lieu.

Tome 5, p. 587.

Quelque temps auparavant, on avait eu à s'occuper en France des erreurs des iconoclastes. En effet, [l’Empereur Constantin] Copronyme avait envoyé à Pépin des ambassadeurs. Ceux-ci furent reçus dans une de ces assemblées semi-ecclésiastiques que l'on appelait alors Conciles, quoiqu'elles ne fussent pas des Conciles dans la propre acception du mot, puisque les seigneurs y siégeaient au même titre que les évêques. Le Concile où les ambassadeurs orientaux furent reçus, se tint à Gentilly. On y parla des images et l'on blâma sans doute les Grecs de leurs erreurs à ce sujet. Des légats du pape Paul assistaient au concile, et ils donnèrent sans doute, des renseignements précis sur les erreurs et les violences de [l’Empereur Constantin] Copronyme. Les ambassadeurs qui avaient d'abord cherché à séduire Pépin par leurs flatteries,voyant qu'ils ne réussissaient pas, ripostèrent aux attaques contre les iconoclastes par des attaques contre l'erreur qui s'était répandue en France, touchant la Trinité par l'addition du filioque au symbole. Grecs et Latins récriminèrent ainsi les uns contre les autres, et l'on ne prit aucune décision.

Tome 6, p. 58.

Lors du Concile de Gentilly, tenu en 767, Alcuin [l’ « éminence grise » de Charlemagne] jugea dès lors qu'il était à propos de défendre l'opinion occidentale contre les Grecs et fit son livre intitulé : De la Procession du Saint-Esprit. La même question fut traitée aussi dans les Livres Carolins, et l'on considéra en Occident comme un article de foi l'innovation espagnole. La coutume s'étant établie alors de chanter le Symbole à la Liturgie, on le chanta avec l'addition « filioque ».

On peut croire que ce fut à Lyon que cette coutume commença. Alcuin, dans une lettre qu'il écrivit aux clercs de Lyon, lorsque Leidrade fut nommé évêque, les engage à ne rien ajouter au Symbole et à ne rien innover dans la célébration de l'Office divin. Malgré le sage avis d'Alcuin, l'innovation adoptée à Lyon le fut au palais de Charlemagne, qui était le type d'après lequel les évêques les plus réguliers cherchaient à réformer leurs Eglises.

Charlemagne ayant reçu d'Aaroun les clefs du Saint-Sépulcre, prit un soin particulier de Jérusalem, et y établit un monastère de moines francs qui emportèrent avec eux la coutume de chanter le Symbole avec l'addition Filioque. Un moine grec du monastère de Saint-Sabas leur en fit des reproches : « Vous autres Francs, leur dit-il, vous êtes des hérétiques, et il n'y a pas de plus grande hérésie que la vôtre. — Frère, lui répondirent les moines francs, taisez-vous, car si vous nous accusez d'hérésie, il faut aussi que vous en accusiez le siège apostolique dont nous suivons la Foi. » Cette réponse irrita Jean d'une telle manière qu'il ameuta le peuple contre les moines francs, et que le jour de Noël il les fit assaillir dans l'église de Bethléem où ils étaient venus prier. « Vous êtes des hérétiques, s'écriait la populace en fureur, et les livres dont vous vous servez contiennent des hérésies ». Les Francs résistèrent avec tant de courage qu'on ne put les faire sortir de force de l'église. Ils portèrent ensuite leurs plaintes devant le clergé de Jérusalem.

Le dimanche suivant, les évêques qui étaient dans cette ville, les clercs et tout le peuple fidèle s'assemblèrent entre le Calvaire et le Saint-Sépulcre, et on interrogea les Francs sur leur foi ; « Nous croyons, dirent-ils, comme la sainte Église romaine. Il est vrai qu'entre vous et nous il y a quelque diversité : ainsi, après le Gloria Patri, etc., vous ne dites pas : Sicut erat ; dans le Gloria in excelsis, vous ne dites pas : Tu soltis altissimus. Vous dites le Pater autrement que nous (peut-être qu'à Jérusalem on avait adopté la rédaction de saint Luc au lieu de celle de saint Matthieu usitée dans tout l'Occident ?), et nous disons, de plus que vous ces paroles dans le Symbole : « Filioque ». C'est à cause de ces derniers mots que le moine Jean nous taxe d'hérésie. Donnez-vous de garde de croire à ce qu'il vous dit, car vous ne pouvez nous accuser d'hérésie sans que vous en accusiez en même temps l'Eglise romaine, ce qui vous rendrait coupable d'un grand péché. » Les évêques dressèrent une formule de Foi et dirent : « Croyez-vous comme la sainte Église de la Résurrection (c'est-à-dire l'Eglise de Jérusalem) du Seigneur? — Nous croyons, dirent les Francs, comme les Églises de Jérusalem et de Rome. » On les conduisit à l'église ; l'archidiacre les fit monter dans la tribune et leur lut publiquement la formule de Foi arrêtée par les évêques. Les moines francs, ayant entendu cette lecture, répondirent : « Nous anathématisons toutes les hérésies et tous ceux qui accusent le siège apostolique d'être hérétique. »

Ils écrivirent tous ces détails au pape Léon, le prièrent en même temps de prendre leur défense et de faire savoir à l'Empereur qu'ils étaient persécutés en Orient pour avoir chanté le Symbole comme on le chantait dans la chapelle du palais. Le pape envoya leur lettre à Charlemagne qui aussitôt chargea plusieurs théologiens, entre autres, Théodulf d'Orléans, de recueillir, dans les Pères de l'Eglise, tout ce qu'ils jugeraient propre à établir que le Saint-Esprit procède aussi bien du Fils que du Père. Ce travail terminé, l'Empereur convoqua les évêques à Aix-la-Chapelle. On y agita la question et on décida que le Saint-Esprit procédait du Fils comme du Père et qu'on devait conserver l'usage de chanter le Symbole avec l'addition « Filioque ».

On ne doutait point que la première décision ne fût approuvée à Rome, et on espérait y faire adopter la seconde, Charlemagne députa à cet effet quatre « missi », Bernhard, évêque de Worms, Jessé, évêque d'Amiens, Adalhard, abbé de Corbie, et Smaragde, abbé de Saint-Mihel, qui nous a conservé, par écrit, la conférence qu'ils eurent avec le pape.

Ils étaient porteurs d'une lettre écrite à Léon, au nom de l'Empereur, et qui n'est qu'une compilation de divers textes sur la procession du Saint-Esprit.

D'où vient cet étrange empressement de Charlemagne, pour faire adopter le « Filioque » ? Il ne faut pas oublier qu'à l'époque, le contenu de la Foi servait également d'idéologie pour légitimer l'État. Il s'agissait de proclamer l'Empire carolingien comme étant le véritable Empire romain, face aux Byzantins. Ce n'était pas chose facile, car Byzance était le fleuron de la civilisation de l'époque, et brillait de tous ses feux, face au relatif sous-développement existant en Occident. L'idéal était de pouvoir dire : nous sommes le véritable Empire romain, car l'Empire byzantin est hérétique. Et il est hérétique, parce qu'il ne possède pas le bon symbole de Foi... La question du « Filioque » devenait ainsi un enjeu stratégique.

Les « missi » en ayant donné lecture au pape de la lettre de l'Empereur, celui-ci, après les avoir écoutés attentivement, dit : « C'est ainsi que je pense, et ma foi est conforme à ces textes de la Sainte-Ecriture et des auteurs que vous citez. » Ce n'était pas là le point difficile de la question, mais bien d'amener le pape à approuver l'addition du « Filioque » et l'usage de chanter le Symbole à la messe. L'Eglise romaine n'avait encore admis ni l'un ni l'autre.

Les députés s'y prirent avec assez d'habileté. « S'il faut croire ainsi, dirent-ils, on doit rester attaché inviolablement à ce dogme, le défendre au besoin avec vigueur, l'enseigner à ceux qui l'ignorent et y confirmer ceux qui le connaissent.
— Le pape. Il doit en être ainsi.
— Les missi. Si quelqu'un ignore ce dogme ou refuse de le croire, pourra-t-il être sauvé ?
— Le pape. Celui qui le connaît et refuse d'y croire, ou peut le connaître et refuse de s'en instruire, ne peut être sauvé ; mais il est possible que, par défaut de pénétration ou à cause de la faiblesse de l'âge, plusieurs ne puissent pas en être instruits.
— Les missi. S'il faut croire ce dogme et l'enseigner, pourquoi serait-il défendu de l'enseigner en chantant?
— Le pape. Il est permis de l'enseigner en chantant ; mais il n'est pas per mis de l'insérer, soit en chantant soit en écrivant, dans des pièces auxquelles on ne doit rien ajouter.
— Les missi. Nous savons bien pourquoi vous ne voulez pas admettre cette addition au Symbole : c'est que le Concile de Chalcédoine, qui est le quatrième général, et le cinquième et le sixième qui se tinrent à Constantinople, n'y ont pas inséré ces mots et qu'ils ont défendu de faire de nouveaux Symboles sous quelque prétexte que ce fût, et de ne rien ajouter, ni retrancher, ni changer aux anciens. Nous n'insistons pas sur ce point, nous désirons seulement que vous nous disiez s'il ne serait pas bien de chanter le Symbole avec cette addition qui exprime une vérité que l'on doit croire, si ces conciles l'eussent insérée.
— Le pape. Ce serait bien et même très bien, car les mots en question expriment un grand mystère de Foi que doivent croire tous ceux qui peuvent le connaître.
— Les missi. Ceux qui ont composé le symbole n'eussent-il pas bien fait d'éclaircir, en y ajoutant seulement quatre syllabes, une vérité si importante?
— Le pape. Je n'ose dire qu'ils eussent bien fait, parce qu'il y a certainement beaucoup d'autres vérités qu'ils connaissaient et dont ils n'ont pas parlé, quoiqu'ils fussent guidés par une sagesse plus divine qu'humaine. Je n'ose dire qu'ils aient eu moins de pénétration que nous et je ne veux pas examiner pourquoi ils ont omis ces mots et ont défendu de faire au Symbole cette addition ou toute autre. Voyez quelle opinion vous avez de vous-même ; pour moi, bien loin de me croire au dessus de ceux qui ont fait le Symbole, je suis fort loin de vouloir m'égaler à eux.
— Les missi. Dieu nous garde d'avoir assez d'orgueil pour vouloir nous préférer ou nous égaler à eux ; mais nous compatissons à la faiblesse de nos frères; la fin du monde approche (on croyait que le monde finirait en l'an 1000. Cette opinion alla toujours croissant jusqu'à cette époque), et comme il a été prédit qu'alors les temps seraient dangereux, nous faisons tout ce qui est en nous pour être utiles à nos frères et pour les instruire dans la foi. Or, comme nous avons vu que plusieurs chantaient le Symbole et que c'était un fort bon moyen d'instruire le peuple, nous avons pensé qu'il valait mieux, en le chantant, instruire beaucoup de fidèles, que de les laisser dans leur ignorance en ne le chantant pas. Si Votre Paternité savait combien de milliers de personnes ont été instruites par ce moyen, elle serait peut être de notre avis et consentirait à faire chanter le Symbole.
— Le pape. Je veux bien admettre ce que vous dites ; mais dites-moi, je vous prie, faudra-t-il, en faveur des ignorants, ajouter au Symbole tous les articles que doit croire tout catholique*, lorsqu'il en prendra fantaisie à quelqu'un ?
— Les missi. Non, parce que tous ces articles ne sont pas également nécessaires.
— Le pape. Si tous ne sont pas également nécessaires, il y en a cependant que doivent croire explicitement tous les catholiques* qui peuvent les connaître.
— Les missi. Nous citeriez-vous bien une vérité, nous ne dirons pas plus sublime, mais égale à celle qui est en question, qui ne serait pas dans le Symbole.
— Le pape. Volontiers, et plusieurs même.
— Les missi. Citez-en d'abord une, vous en ajouterez ensuite une autre s'il est nécessaire.
— Le pape. Comme la discussion qui existe entre nous est toute amicale, et qu'il est nécessaire de parler avec beaucoup de respect et d'exactitude de mystères aussi sublimes, donnez-moi le temps d'y réfléchir, et je vous dirai ensuite ce que le Seigneur m'aura inspiré. »
Le pape eut toute la nuit pour y penser, et le lendemain matin il dit aux envoyés : « Est-il plus nécessaire de croire que le Saint-Esprit procède du Fils aussi bien que du Père, que de croire que le Fils est la Sagesse engendrée par la Sagesse et la Vérité engendrée par la Vérité, et que cette Sagesse et cette Vérité sont unes. Je pourrais citer plusieurs autres dogmes touchant l'essence divine ou le mystère de l'Incarnation, qui ne sont pas dans le Symbole.
— Les missi. Ce n'est pas nécessaire, nous connaissons ce que les autres connaissent, ou au moins, nous pouvons nous en instruire.
— Le pape. Je m'étonne que vous vous donniez tant de peine lorsque vous pouviez vous tenir en repos.
— Les missi. Nous craignons de perdre une grande récompense, faute de prendre un peu de peine. Quant à l'addition que nous avons faite au Symbole, nous croyons qu'il était bien d'instruire ainsi ceux qui le désirent, et que ce n'était pas un grand mal de le faire, puisque ce n'a été ni par orgueil, ni par mépris des décrets de nos Pères.
— Le pape. Ce n'est pas toujours expédient de faire une chose même bonne en elle-même, il faut aussi veiller à ne pas la gâter par la manière dont on s'y prend pour la faire. Les Pères, en interdisant toute addition au Symbole, n'ont pas distingué la bonne ou la mauvaise intention; leur défense a été absolue.
— Les missi. N'est-ce pas vous qui avez permis de chanter le Symbole dans l'Eglise, et cet usage est-il venu de nous ?
— Le pape. J'ai donné la permission de le chanter mais non d'y ajouter ni d'en retrancher en chantant. Tant que vous l'avez chanté tel que le conserve l'Église romaine, nous n'avons pas jugé à propos de nous en mettre en peine. Quant à ce que vous dites, que vous avez reçu l'addition en question d'une Église voisine ([Comme nous l’avons vu plus haut], le troisième Concile de Tolède avait ordonné de chanter le Symbole avec l'addition « Filioque ». Ce concile se tint sous Récarède, en 589, pour détruire l'arianisme en Espagne.), que nous importe ? Nous ne chantons point le Symbole, mais nous le lisons sans y rien changer, et nous expliquons en temps et lieu, les vérités qui y sont contenues.
— Les missi. Vous voulez donc que l'on ôte d'abord les mots qu'on y a ajoutés, et puis vous permettrez de le chanter.
— Le pape. Justement, et c'est le conseil que nous vous donnons.
— Les missi. L'addition ôtée, il sera donc bien de chanter le Symbole ?
— Le pape. Oui, certainement, nous n'ordonnons pas de le chanter, mais nous le permettrons comme auparavant, parce que nous comprenons que cet usage peut être utile aux ignorants.
— Les missi. Mais si on ôte les paroles qu'on y a insérées, ne croira-t-on pas qu'elles sont contre la foi ? Qu'en pensez-vous ?
— Le pape. Si vous m'aviez consulté avant d'ajouter ces mots au Symbole, je vous aurais dit de ne pas le faire. Maintenant je n'ai à vous proposer, que ce moyen : puisqu'on ne chante pas le Symbole dans notre Église, qu'on cesse de le chanter au palais ; ainsi tombera peu à peu un usage qui n'a pas été établi régulièrement. De cette manière, la vraie Foi n'aura à souffrir aucun préjudice de l'abolition d'un usage illicite. »

Aujourd'hui que nous voyons l'Église grecque séparée de l'Église latine, principalement pour cette question de l'addition d'un seul mot au Symbole, on comprend combien était sage la décision de Léon. Ce pape, afin de faire voir avec quel soin on devait conserver le Symbole sans aucune modification, fit faire deux grands écussons en argent, sur lesquels il le fit graver en grec et en latin, et les suspendit de chaque côté de la Confession de Saint-Pierre,

- lors du concile romain de 810. Sous le texte du Symbole sans « filioque », étaient gravés ces mots, en Latin et en Grec : « Moi, Léon, j’ai fait graver ceci par amour et pour la sauvegarde de la Foi orthodoxe » - « Haec Leo posui amore et cautela orthodoxae fidei ».

Malgré la décision du pape Léon, les Églises de France et d'Espagne conservèrent leur usage ; l'Église romaine elle-même l'adopta par la suite avec tout l'Occident.

L'erreur devient une hérésie, lorsqu'on excommunie les autres, qui n'acceptent pas cette innovation arbitraire

Le Concile de Lyon II (1274) profita de la faiblesse des Byzantins, pour leur faire avaler le « filioque », en décrétant :

Nous confessons avec fidélité et dévotion que le Saint-Esprit procède éternellement du Père et du Fils, non pas comme de deux principes mais comme d'un seul principe, non par deux spirations mais par une unique spiration (Spiritus Sanctus procedit aeternaliter ex Patre et Filio, non tanquam ex duobus principiis sed tanquam ex uno principio, non duabus spirationibus sed unica spiratione). C'est ce que le Sainte Eglise romaine mère et maîtresse de tous les fidèles a toujours professé, prêché et enseigné... C'est ce que comporte l'immuable doctrine des Pères et des Docteurs orthodoxes, latins et grecs. Mais parce que certains, ignorant cette vérité irréfutable, sont tombés en diverses erreurs, Nous... condamnons et réprouvons, avec l'approbation du saint concile, ceux qui oseraient nier que le Saint-Esprit procède éternellement du Père et du Fils, ou qui oseraient témérairement affirmer que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils comme de deux principes et non d'un seul.

Cette union forcée des Églises ne donna aucun résultat.

Une autre tentative d'union des Église eut lieu lors du Concile de Florence (1439). Nous citons ici le Décret pour les Grecs :

Au nom de la Sainte Trinité, Père, Fils et Saint-Esprit, nous définissons, avec l'approbation de ce saint Concile universel de Florence, que le Saint-Esprit est éternellement du Père et du Fils, qu'il tient son essence et son être subsistant à la fois du Père et du Fils et qu'il procède éternellement de l'un et de l'autre comme d'un seul principe et par une seule spiration. Nous déclarons que ce qu'ont dit les saints Docteurs et Pères : que le Saint-Esprit procède du Père par le Fils,vise à faire comprendre (ad hanc intelligentiam tendit) qu'on signifie par là que le Fils, tout comme le Père, est cause, selon les Grecs, mais principe, selon les Latins, de la subsistance du Saint-Esprit. Et parce que tout ce qui est au Père, le Père lui-même l'a donné à son Fils unique en l'engendrant, à l'exception de son Être de Père, cette procession même du Saint-Esprit à partir du Fils, le Fils la tient éternellement de son Père qui l'a engendré éternellement.
En outre, nous définissons que1'explication donnée par l'expression « Filioque » a été ajoutée légitimement et avec raison au Symbole, pour éclaircir la vérité et à cause d'une nécessité alors urgente.

Là aussi, cette union forcée des Églises n'aboutit pas.

C'est avec soulagement que nous quittons toutes ces considérations sur le « Filioque » qui, il faut le dire, ne nous aident aucunement à approfondir notre vie spirituelle. Il est néanmoins utile de savoir que le « Filioque » est une initiative qui est en rupture avec la Foi apostolique de l'Église, et qu’elle est le fruit d'un abus de pouvoir caractérisé.

Nous ne retracerons pas les océans de polémique que le « Filioque » a occasionnés. Bornons-nous à remarquer ceci : il est plus facile, pour l'être humain, de projeter dans le ciel des réalités qui lui sont familières, que de s'ouvrir au mystère divin, qui demande à notre esprit une véritable conversion mentale et spirituelle, et qui garde toujours un aspect antinomique. Il est plus facile de considérer Dieu comme étant une sorte de couple divin, dont les deux Personnes sont unies par une relation d'amour parfait, que serait l'Esprit-Saint - cela est plus facile à imaginer une Trinité dont le « 3 » n'est ni un chiffre, ni une énumération. Généralement, une relation n'est pas une personne, mais bien l'information qui circule entre deux personnes. À l'époque où la théologie trinitaire était élaborée, la notion d’« information » n'existait pas encore dans son acception moderne.

Néanmoins, cette objection était présente à l'esprit des scolastiques ; ils se sont empressés de répondre qu’en Dieu, tout est « personne », même la relation. C'était ouvrir une porte par laquelle d'autres théologiens se sont engouffrés, disant que, tout compte fait, le Père et le Fils sont eux-mêmes « relation ». Ces deux personnes se « déversent » l'une dans l'autre, et, tout bien considéré, elles ne sont rien d'autre et rien de plus que ce « déversement ». Elles ne sont que « relations ». Les personnes divines devient ainsi purement virtuelles, car il n'existe plus de « noyau dur » des personnes.

On peut épiloguer à l'infini sur cette question de « Filioque », et c'est passablement stérile. La véritable conséquence de cette addition au Symbole de Foi fut la destruction de la « structure de participation » qu’est la Trinité. Nous avons d'ores et déjà réfléchi sur le fait que le Fils, engendré du Père, et l'Esprit, procédant du Père, sont les deux « hypostases de participation » respectivement PAR laquelle et EN laquelle nous sommes appelés à participer plénièrement à la Vie divine, en tant que créatures. Si Dieu devient une sorte de « couple sacré », le mécanisme de notre divinisation devient difficilement discernable. Il s'agit alors du « Dieu » de n'importe quelle religion, qui est infiniment loin, et qui communique avec nous par des sortes de « cadeaux » qui lui restent extérieurs, et qui s’appellent la « grâce ».

Bien sûr, les protagonistes du « Filioque » (en existe-t-il encore ?) nous diraient que « ce n'est pas du tout cela ; nous simplifions exagérément ; nous n'avons rien compris des subtilités de la question » ; il n’en reste pas moins qu’une spiritualité dont fait partie intégrante la participation plénière à la Vie divine, aura un caractère réellement différent d'une spiritualité où il s'agit essentiellement d'obéir à des commandements moraux et de se soumettre à une hiérarchie ecclésiastique.

Descente, transfert et ascension

Nous avons contemplé les Énergies divines qui sont Dieu en tant que Rayonnant. Ce rayonnement divin, cette Lumière incréée vient du Père, et nous est communiquée par le Fils. Ainsi, qui a vu le Fils, a vu le Père, comme le dit le Christ à l'apôtre Philippe (Jn. 14 ; 9). Cette Lumière descend en nous au plus profond de notre cœur. Parvenue au tréfonds de l'être humain, cette Lumière opère une transformation radicale : elle « change le cœur de pierre en cœur de chair » (Éz. 11 ; 19) ; la pierre opaque que nous étions précédemment, en un cristal parfaitement transparent qui réfracte la Lumière divine sur notre prochain, et lui permet à son tour, de vivre la Présence de Dieu.

Notre réception du Message divin se fait sous l'égide du Verbe, et c'est ainsi que la théologie peut parler de tout ce qui concerne la Révélation de Dieu auprès des êtres humains.
D’autre part, notre croissance spirituelle se fait sous l'égide de l'Esprit ; notre ascension en Dieu reste - pour sa plus grande partie - inexprimable dans les mots humains.

Sous la Lumière divine, la transformation de notre cœur de pierre en cœur de chair nous fait prendre conscience de l'existence du surconscient en nous, et de la nécessité de le laisser agir au plus profond de nous-mêmes. Ce surconscient, nous nous en apercevons dans le processus de la vie spirituelle, constitue en nous un « double plan » de notre existence - et cette autre dimension appartient déjà au Royaume.

Ainsi donc, il existe un processus de descente : la pénétration au plus profond de nous de la Lumière christique - puis un processus de transfert : la communication de cette lumière divine, à tous ceux qui partagent notre Nature humaine - et enfin un processus d'ascension, qui est la croissance dans l'Esprit-Saint.

Comme toute réalité divine, ce processus est antinomique : dans le processus de « descente », nous ne recevons pas le message du Christ sans l'inspiration de l'Esprit-Saint : « l’Esprit intercède pour nous en des gémissements ineffables » (Rm. 8 ; 26) ; lors du processus ascensionnel, c'est le Verbe qui met des paroles sur notre prière qui jaillit de notre cœur, en l'Esprit : « Seigneur, apprends-nous à prier (…) Il leur dit : Père, que ton Nom soit sanctifié… » (Lc. 11 ; 1-4).

Il est essentiel de formuler nos intentions, et de les formuler positivement. Notre surconscient enregistrera cette intention, et nous donnera tôt ou tard - et au moment le plus imprévu, car il y a un temps de gestation - la suggestion qui constituera la meilleure réponse possible à cette demande.

Nous avons déjà pris conscience de l'importance qu'il y a de ne pas parasiter l'action du surconscient par une dictature intempestive des mécanismes de la raison. Il est aussi un autre point qu'il est important de remarquer : certes, il faut formuler notre demande ; il est nécessaire qu’une demande passe par des mots pour être prise en compte par le surconscient. C'est l'un des rôles de la prière : formuler en mots. Le point que nous soulignons à présent, est l'importance de formuler notre intention d'une façon générale. Il ne faut pas brider le surconscient ! Si l'on veut exprimer les choses d’une façon plus « religieuse », on peut dire sans crainte de se tromper que « Dieu n’aime pas qu'on lui précise la façon dont Il doit répondre à notre question ! » Notre surconscient, notre « double plan » est libre, et doit le rester. Si nous demandons quelque chose à Dieu, et que nous lui précisons par la même occasion le mode d'emploi (et nous faisons souvent ce genre de chose, même inconsciemment..), nous avons de grandes chances ne pas être exaucés… Dieu est libre, et il faut Lui reconnaître sa liberté, ce que nous ne faisons pas toujours.

Cette présentation « générale » de notre intention pose un certain problème : la « suggestion » provoquée par le surconscient sera, non seulement très imprévisible, mais encore relativement difficile à identifier. Tel événement de la vie, tel objet ou geste symbolique, telles paroles, sont-ils réellement une réponse à notre intention initiale ? En ce domaine, une grande vigilance est indispensable : il ne faut pas « laisser passer » une précieuse indication qui nous indique le sens où nous sommes appelés à nous diriger. Une grande vigilance est également nécessaire, pour reconnaître en tant que « suggestion » tel événement ou tel signe qui n'a apparemment que très peu de rapport avec ce que nous avons demandé ou souhaité. Car Dieu, comme dit le proverbe, « écrit droit avec des lignes courbes », ce qui rend assez difficile la lecture de ces desseins. Dieu fait preuve également d'une grande liberté par rapport au temps : nous pouvons recevoir notre réponse après plusieurs années, ce qui pour nous, humains, est parfois frustrant… Si nous sommes libres, en présence de Dieu, Dieu est tout aussi libre envers nous. Et nous devons le reconnaître.

Il existe donc un processus de descente, de transfert et d'ascension, dans notre vie spirituelle. Un tel processus existe également dans l’Économie, c'est-à-dire dans l'œuvre accomplie par notre Dieu trinitaire pour notre Salut :
- Le Christ est « descendu », tout d'abord en prenant notre condition humaine, et ensuite, par sa mort, en descendant jusqu'au tréfonds de la condition humaine, c'est-à-dire jusqu'à l'Hadès.
- Ensuite, eut lieu un « transfert » : le don du Salut à l'ensemble de l'humanité : « Je leur ai donné la Gloire que Tu (le Père) M'as donnée » (Jn. 17 ; 21). C'est un changement radical : la destruction de l'Hadès et la libération des êtres humains, de l'impasse ontologique ou ils étaient immobilisés.
- Et enfin, eut lieu l’« ascension » : de ses mains, prenant l'humanité - sous la figure d'Adam et d’Ève - le Christ remonta de l’Hadès, puis monta jusqu'aux Cieux où Il fit siéger notre Nature à la Droite du Père.

Il existe enfin un processus de descente, de transfert et d'ascension, dans la vie intime de la Trinité.
Mais nous passons du créé à l'incréé. Il s'agit maintenant d'une image inversée.
- L'amour du Père descend vers l'Esprit, simultanément au fait que l'Esprit procède de Lui.
- L'Esprit répercute cet amour auprès du Christ. C'est en ce sens que nous pouvons parler d'« Esprit du Christ ». C'est en ce sens que l'Esprit repose véritablement sur le Christ. C'est en ce sens que l'Esprit oint Jésus, faisant de Lui « le Christ ».
- Et enfin, le Christ « remet son Esprit » au Père, en signe d'ultime amour.
Comme nous nous situons dans la Vie divine, cette relation est antinomique: Certes, le Christ « remet son Esprit » au Père, et par là Le glorifie. Simultanément, le Père aime parfaitement le Christ, en Le glorifiant. Saint Jean nous montre cette mutuelle glorification du Père et du Fils, et ce n'est pas un hasard : « Père, glorifie ton Fils, pour que ton Fils Te glorifie » (Jn. 17 ; 1).

Nous découvrons donc que la descente, le transfert et l'ascension qui existent dans la vie intime de la Trinité, existent en miroir, en tant qu'image inversée, dans le processus de descente, de transfert et d'ascension, qui a cours dans notre vie spirituelle.

Il n'est plus question de « projeter dans le ciel » une réalité humaine, mais bien de découvrir, émerveillés, le fait que nous sommes authentiquement « faits à l'Image de Dieu », Le reflétant en miroir dans le dynamisme de notre vie spirituelle.

L'objectif tracé initialement a-t-il été atteint ? ?

Le Nom divin Je Suis d'En-Haut nous a permis d'explorer la notion du double plan, notion appliquée à la fois au Christ et à nous-mêmes. Dans notre étude du Nom divin Je Suis la Lumière, nous nous sommes mis à l'écoute de l'histoire de l'aveugle-né, ce qui nous a fait découvrir la nécessité de la gestation dans le processus de suggestion effectué par le surconscient. Nous avons abordé la notion de nuit obscure. Le Christ se désignant comme Étant la Porte des Brebis et le bon Berger, nous avons vu que nous sommes appelés à sortir de cet univers d'entropie, pour entrer dans celui du Royaume. Nous avons également abordé la notion de passivité active. Lorsque le Christ se désigne comme Étant la Résurrection et la Vie, nous avons contemplé l'épisode de la résurrection de Lazare, et nous avons constaté le rôle crucial de la foi et de la confiance. Nous nous sommes aperçus de l'instabilité du sentiment, ce qui ne lui permet pas de servir de base pour la vie spirituelle. Nous nous sommes penchés sur la notion de cœur, et avons élaboré le concept de surconscient. En nous interrogeant sur le parcours des Énergies divines, nous avons abouti à la pensée trinitaire de l'Église. Nous avons aussi traité de la notion du Filioque, et de la question du repos de l'Esprit sur le Fils.


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