Orthodoxie en Abitibi

La Mer intérieure

Étude XL : La Mer intérieure

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Réflexions sur l'intuition de Petau et la théologie de Richard de Saint-Victor.
Voir de plus haut.
Voir de plus loin.
La descente aux ultimes profondeurs.
L'action spécifique de l'Esprit-Saint.
Au-delà du langage.
L'usage du Symbole.


Quels sont les objectifs que nous nous proposons d'atteindre ?


Après avoir longuement scruté l'Évangile de Jean, nous sommes reconnaissants au disciple bien-aimé du Christ de nous avoir éclairés d'abondantes lumières sur la Révélation que nous a apportée l'Homme-Dieu. En particulier, nous avons compris que le Salut apporté par le Christ ne peut être limité à une notion morale, mais consiste en la réalité d'une Nouvelle Création, où le Christ se pose en Créateur de ce nouvel espace-temps qu'est le Royaume. Nous sommes ainsi conviés, dès aujourd'hui, à être citoyens de ce Royaume qui n'est pas de ce monde, marqué par le Refus originel.

Maintenant se pose une nouvelle question, qui est de savoir COMMENT mettre tout cela concrètement en pratique dans notre vie spirituelle ? La réponse à cette question est particulièrement délicate, car il semble que ce qui relève de la vie spirituelle échappe en très grande partie à l'atteinte du langage humain. Bien souvent, nous n'avons pas les mots nécessaires pour cerner une telle réalité.

Comme point de départ, nous évoquerons l'intuition du patrologue Petau, cité dans l'Étude XXVII (chap. 3) du Père Théodore de Régnon. Nous évoquerons aussi le plus sympathique des scolastiques, qu'est Richard de Saint-Victor - et nous verrons si ce qu'il nous propose est apte à répondre à notre question. Ainsi donc, notre objectif en cette Étude consiste dans le fait d'assembler les premiers éléments d'une anthropologie mystique, ce qui nous permettra d'avoir déjà quelques lumières sur le processus de la vie spirituelle.



- Chapitre I -

Réflexions sur l'intuition de Petau
et la théologie de Richard de Saint-Victor.

§ 1. — L'intuition de Petau.

Dans l’Étude XXVII du P. Théodore de Régnon (« Saint-Esprit – sa Mission », au Chapitre 3), nous avons entendu le Patrologue Petau (1583 - 1652) nous confier sa découverte :

Les témoignages des Pères emportent quelque chose de plus. Ils semblent attribuer au Saint-Esprit je ne sais quel mode spécial, en vertu duquel la conjonction du Saint-Esprit avec les âmes des Justes se fait, non par la commune raison de son immensité, mais par une raison propre et qui n'a pas encore été assez éclaircie.

Selon lui :

Seul le Saint-Esprit est comme la forme sanctifiante, et c'est Lui seul qui par la communication de soi-même rend l'homme fils adoptif.

Cette conviction emporte son enthousiasme :

Je garde en mémoire ce qui m'a à un tel point réjoui sans satiété, et qui m'a charmé avec une telle suavité.

On est étonné d’une telle exaltation, chez le plus glacial des scolastiques !

Cette conviction théologique a été balayée d’un revers de main par les théologiens de l’époque. Mais on ne peut s’empêcher de penser que l’intuition de Petau ait frôlé quelque chose d’important – d’où la réaction de joie que cette intuition a éveillée chez ce théologien.

Petau a commis l’erreur de faire équivaloir l’habitation de l’Esprit dans le Juste, avec l’union hypostatique telle qu’elle est réalisée en l’Incarnation du Christ.
Petau affirma que l’in-habitation de l’Esprit-Saint dans le Juste se fait « ousiodôs », substantiellement – c’est-à-dire « selon la Nature ».

L’union hypostatique qui se réalise dans l’Incarnation du Christ désigne le fait que dans le Christ, sa Personne divine s’unit avec la Nature humaine qu’Il a assumée.
Or la « demeurance » de l’Esprit-Saint dans le Juste est le fait d’une Personne divine qui établit sa Présence en une personne humaine. C’est une relation de Personne à personne, et non pas une question de Nature.

L’objection principale à la théorie de Petau est le fait que c’est l’ensemble de la Trinité qui demeure dans le Juste, et non pas le Saint-Esprit uniquement !
Ce à quoi Petau répond que la présence du Saint-Esprit en sa Nature divine, entraîne nécessairement la présence des deux autres Personnes « par concomitance » puisqu’elles partagent, elles aussi, la même Nature divine. Il y a là une sorte de « carambolage » entre Nature et Personnes, qui rend confuse la pensée théologique.


§ 2. — L'« orthodoxisation » de l'intuition de Petau.

Le Père Théodore de Régnon tâche de « sauver du naufrage » la théorie de Petau, en disant que, tout compte fait, ce sont effectivement les Trois Personnes qui demeurent en l’âme du Juste, chacune des Personnes agissant selon son propre caractère :

- le Père étant la Source de la Sainteté,
- le Fils étant le Sanctificateur,
- et le Saint-Esprit étant la Puissance et l’Action sanctificatrice.

Ce que Petau dit du Saint-Esprit, c’est vrai pour les Trois – chacun agissant selon ses caractéristiques.

Ainsi donc, l’intuition de Petau se trouve réalignée sur la théologie classique. Ce faisant, en « noyant le poisson » - si l'on peut se permettre cette expression - nous avons nettement l’impression de perdre ce qui faisait la profondeur de l’intuition de ce théologien.

L’« onde de joie » que provoquait chez lui cette intuition, montre bien qu’il avait frôlé un aspect important de la Vérité. C’est d’autant plus frappant chez cet austère théologien scolastique, qui est bien le dernier que l’on pourrait suspecter de débordement sentimental et d’affectivité incontrôlée !


§ 3. — La Trinité selon Richard de Saint-Victor.

Reprenons la question : qu'est-ce qui serait spécifique à l'Esprit Saint, et qui Lui permettrait de s'implanter en notre âme, afin d'y faire surgir la Vie divine ?

Richard de Saint-Victor nous donne une réponse, à cet égard.

Il part du « schéma en ligne droite » : Père - Fils - Saint-Esprit. L'inconvénient de ce schéma, c'est de placer sur la même ligne l'engendrement du Fils et la procession de l'Esprit-Saint. L'engendrement et la procession deviennent ainsi difficiles à distinguer. C'est justement ce qui se passe dans le filioque, qui confond ces deux dimensions.

Selon le « schéma en ligne droite », le Père est à l'origine du mouvement trinitaire, et l'Esprit en est le terme.
Richard de Saint-Victor est un protagoniste du « filioque » comme tous ses contemporains en Occident : il ne distingue pas entre engendrement et procession, et généralise la procession : le Père fait procéder le Fils - et le Fils fait procéder l'Esprit.

Donc - en accord avec la théorie du filioque - le Père donne la divinité au Fils - qui lui-même la donne à l'Esprit.
Dans cette perspective, la divinité s'arrête à l'Esprit. Le Père donne la divinité, et le Fils donne la divinité : tous deux ont en commun d'être « donateurs ».
L'Esprit Saint se borne à « recevoir ».

Richard de Saint-Victor croit découvrir la spécificité de l'Esprit Saint dans le fait qu'il «reçoit et ne donne pas». C'est assurément une expression assez étrange…
- Le Fils reçoit et donne ;
- le Père ne fait que donner ;
- tous deux ont en commun d'être donateurs.
Seul l'Esprit-Saint reçoit et ne donne pas.

Si l'Esprit-Saint « reçoit et ne donne pas », nous ne pourrons pas parler de divinisation pour l'être humain. Par ailleurs, il n'est pas possible de trouver un sens au fait que « l'Esprit repose sur le Fils ». En quoi consiste ce « repos sur le Fils », si «l'Esprit ne donne pas» ?

Selon Richard de Saint-Victor, il est nécessaire que Dieu soit au moins « deux » afin qu'Ils puissent s'aimer. Pour qu'il existe une relation d'amour, la présence de deux personnes est nécessaire.
Dans l'univers humain, l'amour entre deux personnes peut être teinté de possessivité et de jalousie. L'amour idéal serait celui de deux amants dont l'un trouverait sa joie dans le fait de se retirer, afin que l'aimé puisse être apprécié par une tierce personne. Là, nous avons affaire à un amour qui est totalement exempt de jalousie et de possession.

C'est précisément ce qui se passe avec saint Jean-Baptiste :

L'ami de l'époux, qui se tient là et qui l'entend, est ravi de joie à la voix de l'époux » (Jean 3 ; 29).
Il faut que Lui grandisse, et que moi, je décroisse (Jean 3 ; 30).

C'est également ce qui se passe dans les relations entre le Christ et l'Esprit-Saint. Jésus se retire, afin que l'Esprit-Saint soit donné aux disciples :

Si Je ne pars pas, le Paraclet ne viendra pas à vous (Jean 16 ; 7).

L'établissement d'une parfaite relation d'amour suscite la joie :

Voilà ma joie : elle est maintenant parfaite (Jean 3 ; 29).

- dit Jean-Baptiste. De même, Jésus dit aux disciples qui vont recevoir l'Esprit :

Votre joie, nul ne pourra vous la ravir (Jean 16 ; 22).

L'amour parfait - et la joie qu'il provoque - s'établit donc entre trois personnes.
Richard de Saint-Victor y voit la raison majeure pour laquelle trois Personnes existent en Dieu.

Il s'agit là d'une grande et noble conception, qui s'appuie certainement sur les très belles expériences d'amitié que Richard de Saint-Victor a pu connaître dans sa vie - expériences qui ont bien certainement illuminé son existence d’intenses moments de joie.


- Chapitre II -
Voir de plus haut

Pour répondre à la question posée - en quoi consiste la spécificité de l'action de l'Esprit-Saint ? - Il faut reprendre le problème de plus haut.

Le christianisme ne se fonde pas sur l'affirmation de l'existence, quelque part, d'un Absolu philosophique revêtu des caractéristiques de l'Unité et de l'Être. Non. Le christianisme se fonde sur des événements qui se sont passés en un point de notre Histoire.


§ 1. — Les événements fondateurs.

Que s'est-il passé ? Dieu est venu parmi nous ; il a marché sur les chemins caillouteux, il a partagé nos conditions de vie ; il a souffert la passion sur la croix. Il s'appelle Jésus : il est parfaitement homme et parfaitement Dieu.

Jésus a témoigné de l'existence du Père, qu'il a voulu prioritairement nous faire connaître et nous apprendre à L'aimer.
Le Père s'est manifesté par sa voix, à deux reprises : lors du baptême du Christ, en affirmant qu'il a mis en lui toute sa complaisance (Lc. 3 ; 22 // Mc. 1 ; 11 // Mt. 3 ; 17) - et avant la Passion de Jésus, en affirmant qu'il L'a glorifié et qu'il Le glorifiera encore (Jn. 12 ; 28).

Enfin, le Christ a « soufflé » l'Esprit-Saint sur ses apôtres - puis il s'est retiré, afin que l'Esprit Saint Lui-même puisse être donné à chacun des apôtres, sous forme de langues de feu.

Il y a donc trois personnes : le Père, qui est Dieu, le Fils, qui est Dieu, et l'Esprit Saint, qui est Dieu.

Dans le Livre des Actes des Apôtres, lorsque Ananie et Saphire ont essayé de faire un « détournement de fonds » au dépend de la communauté chrétienne du lieu, l'apôtre Pierre leur demanda pourquoi ils mentaient à l'Esprit Saint (Act. 5 ; 3 et 9) et précisa :

Ce n'est pas à des hommes que tu as menti, mais à Dieu (Act. 5 ; 4).

Il est donc clairement indiqué que l'Esprit-Saint est Dieu.

Ce furent donc les événements vécus qui nous révélèrent les Personnes divines. De là, on peut en conclure à l'unité de Dieu. Mais par contre, lorsque l'on part de l’« Un » philosophique, généralement l'on n’arrive jamais à une description pleinement adéquate des personnes.


§ 2. — L'Au-Delà : un miroir de notre réalité d'ici-bas ?

La scolastique nous montre la grandiose tentative d'aligner la théologie en Occident, sur les principes philosophiques aristotéliciens.

Mais plus profondément, la scolastique ainsi que le filioque, sont construits sur la certitude du fait que le processus de manifestation de la divinité auprès de l'humanité, est le reflet exact de ce qui se passe à l'intérieur même de la Trinité. Cette conviction s'appuie sur cette parole de saint Paul :

Invisibilia Dei per ea quae facta sunt, intellecta conspiciuntur
Ce que Dieu a d'invisible se révèle à l'esprit par les créatures (Rm. 1 ; 20).

Cette sentence est cités à six reprises dans le Traité sur la Trinité de Richard de Saint-Victor. À l'origine, cette parole de saint Paul s'adresse aux païens :

Ce qu'on peut connaître de Dieu est pour eux (les païens) manifeste : ce qu'il a d'invisible depuis la création du monde se laisse voir à l'intelligence à travers ses oeuvres, son éternelle puissance et sa divinité, de sorte qu'ils sont (les païens) inexcusables (Rm. 1 ; 19 - 20).

Il s'agit donc de la connaissance « naturelle » de la Divinité que possèdent les païens, qui ne peuvent invoquer l'ignorance pour excuser leur idolâtrie. Cette pensée de l'Apôtre Paul doit être comprise dans son contexte, et ne saurait servir de principe méthodologique général.

Dans la perspective qui considère que le monde divin est le reflet exact de ce qui se passe sur cette terre, puisque le Christ a donné l'Esprit-Saint à ses disciples - et que par conséquent, c'est PAR le Christ que nous recevons l'Esprit-Saint - à l'intérieur même de la Trinité, il s'ensuit que l'Esprit procède du Fils : c'est PAR le Fils que l'Esprit-Saint recevrait du Père sa divinité ! L'ordre des manifestations divines nous donnerait ainsi une clé de compréhension pour ce qui se passe en Dieu lui-même.

Richard de Saint-Victor voit également dans la subnumération des Personnes divines la raison pour laquelle, selon lui, le Fils peut seul être appelé « Image du Père » : le Père donne la divinité au Fils, qui la donne au Saint-Esprit (suivant la doctrine du filioque). Le Père est donateur de la divinité au Fils ; le Fils est donateur de la Divinité au Saint-Esprit. Les deux Personnes partagent donc cette même propriété car, selon ce raisonnement, l'Esprit ne donne la divinité à personne... Le partage de cette propriété permet au Fils d'être appelé « Image du Père » (Richard de Saint-Victor. La Trinité Livre 6, chap. XVIII. S.C. 63. p. 431 - 439).
Bien sûr, dans cette perspective, on peut se demander pourquoi c'est la propriété de « Donateur » qui est retenue, alors que le Fils et l'Esprit - suivant la doctrine filioquiste - partagent la propriété de « recevoir » la Divinité. Dans ce cas, l'Esprit serait l'Image du Fils...

La philosophie nous dit qu'il existe en l'être humain deux facultés : l'intelligence et la volonté. Ainsi donc, le Père « pense » sous forme de Verbe, et « s'exprime », sous forme de l'Esprit-Saint. Toujours dans cette perspective qui considère que le monde divin est le reflet exact de ce qui se passe sur cette terre, on peut penser que le fonctionnement même de l'être humain nous donnerait ainsi une bonne idée du fonctionnement de la Trinité… (Richard de Saint-Victor. La Trinité Livre 6, chap. XV. S.C. 63. p. 417 - 421).
Pour Augustin, l’esprit, la connaissance, l’amour, ou la mémoire, l’intelligence, la volonté, sont autant d’analogies qui nous permettent d’avoir une bonne idée du fonctionnement trinitaire.

De la même façon, Abélard désigne le Père sous le label de « puissance » - le Fils sous le label de « sagesse » - et l'Esprit Saint sous le label de « bénignité ».
Ces trois caractéristiques nous donneraient un aperçu exact de ce qu'est la Trinité…

Plus récemment, dans l'époque contemporaine - puisqu'il existe des familles ici-bas, on s'imagine qu'il existe une «Sainte Famille» dans le Ciel.
C'est toujours la même tentation de projeter dans l'au-delà, les réalités humaines et terrestres.


§ 3. — L'inconnaissance et la personne.

En réalité, le point de départ est la personne, et non l'Unité philosophique. En Dieu, tout est personne. Dieu est Un, non pas parce qu'il est une unité conceptuelle, mais parce que la Source absolue est le Père : la première Personne divine.

Qu'est-ce qu'une personne ? La définition de Boèce : « une substance individuelle, de nature rationnelle » n'a fait que compliquer le problème… Il est bon de revenir à ce qu'en dit Saint Basile : la Nature est ce que nous avons en commun ; la personne est ce qui nous est propre. La personne possède sa Nature, en ce sens qu'elle possède des caractéristiques qui sont communes aux autres personnes dont elle partage la Nature. On EST une personne ; on A une Nature.

En réalité, nous sommes incapables de décrire de façon exhaustive ce qui nous est propre. La personne ne peut être décrite adéquatement par un discours rationnel. Nous sommes appelés à reconnaître en nous cette part qui nous échappe.

Notre « espace intérieur » n'a pas de borne. Nous avons en nous une profondeur infinie. Encore faut-il ne pas se contenter de vivre à la surface de soi-même...

En fait, la personne est un abîme d'inconnaissance car, au-delà de son apparence immédiate, nous ne parviendrons jamais à « en faire le tour », à épuiser sa signification.

La personne est aussi signifiante que l'univers tout entier : à cet égard, elle est un « cosmos ».

La personne humaine partage avec les trois Personnes divines, ce caractère d'inconnaissance. Un être humain est aussi inconnaissable qu'une Personne divine : nous n'en possédons qu'un aperçu…

Cette inconnaissance s'applique prioritairement à la Trinité. En fait, nous ne savons rien d'autre sur les Personnes divines que ce qui nous est révélé. Nous savons que le Fils est engendré par le Père ; nous savons que l'Esprit Saint procède du Père - mais nous ne savons pas en quoi consiste la différence entre « engendrement » et « procession ».

Nous pouvons simplement en inférer que le Fils et l'Esprit-Saint sont deux personnes différentes, du fait qu'ils « reçoivent » différemment le divinité de cette Source absolue qu'est le Père - sans pouvoir pour autant identifier cette différence.

La Révélation nous dit également que l'Esprit repose sur le Fils. Nous reviendrons ultérieurement sur cette caractéristique importante.

Rien, parmi les réalités humaines, ne nous permet d'avoir un éclairage supplémentaire sur la vie intra-trinitaire.


§ 4. — Ce qui ne peut pas se dire.

Nous avons vu dans l’Étude XV (Les appellations du Saint-Esprit, Chapitre 5 : parfum, Vapeur, Qualité divine), que l’Esprit-Saint est décrit suivant « un caractère de fluidité et de consistance vague ». De plus, l’Esprit-Saint a un « caractère d’expansion et de vertu manifestatrice ». Pourquoi de telles appellations ?

En fait, après avoir dit tant de fois que rien de ce qui existe dans notre monde matériel ne peut servir à la compréhension des mystères les plus profonds de la Trinité, nous nous apprêtons à affirmer le contraire ! Voyons cela de plus près.

Qu'est-ce qui peut se dire, et qu'est-ce qui ne peut pas se dire ?

« Leur prière pour vous manifeste la tendresse qu'ils vous portent, en raison de la grâce surabondante que Dieu a répandue sur vous. Grâce soit à Dieu pour son ineffable don ! » (II Co. 9 ; 14 - 15)
Ce « Don » est l'Esprit-Saint, en relation à la grâce répandue. L'Esprit-Saint est ineffable.

Lorsque saint Paul fut ravi au septième Ciel, « il entendit des paroles ineffables, qu'il n'est pas permis à l'homme de redire » (II Co. 12 ; 4).
Ce fut l'inspiration de l'Esprit-Saint, hors de portée de la parole humaine.

« L'Esprit Lui-même intercède pour nous en des gémissements ineffables » (Rm. 8 ; 26).
La parole de l'Esprit n'est pas de l'ordre du langage humain. En ce qui concerne l'Esprit-Saint, notre langage est impuissant.

1) L'Esprit-Saint ne se situe pas dans le registre du langage. D'où les appellations floues qui servent à l'évoquer.
2) L'Esprit-Saint est connu par une élévation. Il est à la fois le Don que l'on reçoit, et Celui que l'on entend ineffablement lorsqu'on est aux cimes de l'élévation.

- La Parole, quant à elle, n'est autre que le Verbe, coéternel au Père : « Pour les siècles, Seigneur, ta Parole demeure dans le Ciel » (Ps. 118 ; 89).

La Parole - le Verbe - est envoyée par le Père : « Il envoie son Verbe sur la terre, rapide court sa Parole » (Ps. 147 ; 15).

Le Psaume 106 contient la prophétie de la tempête sur la mer de Galilée :

« Il se produisit un grand tourbillon de vent, et les vagues se jetaient dans la barque... » (Mc. 4 ; 37 // Lc. 8 ; 23 // Mt. 13 ; 24)

« Il dit et fit souffler la tempête, qui souleva les flots de la mer ; ils montaient vers le ciel, redescendaient vers le fond, sous le mal leur âme fondait... » (Ps. 106 ; 25 - 26).
Le Père envoie son Verbe qui intervient : « « dans leur détresse, ils ont crié vers le Seigneur, qui les tira de leurs angoisses ; il arrêta la tempête, fit venir l'accalmie, alors se turent les flots de la mer » (Ps. 106 ; 28 - 29).

« [Jésus] menaça le vent et dit à la mer : Silence ! Calme-toi ! Et le vent tomba et il se fit un grand calme » (Marc 4 ; 39).

Le Verbe montre aux êtres humains le chemin de la Résurrection : « Il envoya son Verbe et les guérit, les sauva de l'éternelle corruption » (Ps. 106 ; 19 - 20).

Le prophète Isaïe nous fait entendre le Père parlant de son Verbe :

« La Parole qui sort de ma bouche ne revient pas sans résultat, sans avoir fait ce que Je voulais et réussi sa Mission » (Isaïe 55 ; 11).

Le Christ dit à son Père : « Je T'ai glorifié sur la terre ; j'ai achevé l'oeuvre que Tu M'avais donnée à faire » (Jn. 17 ; 4).
La Mission donnée au Verbe par le Père se termine par un succès : « J'ai manifesté ton Nom aux hommes que Tu as tiré du monde pour Me les donner » (Jean 17 ; 6) ; « J'ai veillé sur [les Disciples] et aucun d'eux ne s'est perdu, sauf le fils de perdition, pour que l'Écriture s'accomplisse » (Jean 17 ; 12).

Le Livre de la Sagesse nous montre le départ du Verbe d'auprès du Père :

« Alors qu'un silence paisible enveloppait toutes choses, et que la nuit parvenait au milieu de sa course rapide, du haut des Cieux, ta Parole toute-puissante s'élança du Trône royal (...) elle touchait au Ciel et foulait la terre » (Sagesse 18 ; 14 - 16).

La Parole toute-puissante qui toucha au Ciel et foule la terre - qui unit la Divinité à l'humanité - est le Dieu fait Homme : Jésus-Christ.

1) Le Verbe se situe par définition dans le registre du langage.
2) Le Verbe est connu par une descente. Il est envoyé par le Père pour faire connaître le Message divin : « Maintenant il savent que tout ce que Tu M'as donné vient de Toi ; car les Paroles que Tu M'as données, Je leur ai données - et ils ont vraiment admis que Je suis sorti de Toi, et ils ont cru que Tu M'as envoyé (Jean 17 ; 7 - 8).

Le Verbe est « descendu » jusqu'à nous, et son message se présente sous forme de paroles salvatrices ;
nous nous « élevons » en l'Esprit, et cette Ascension ne se traduit pas par des mots humains.


- Chapitre III -
Voir de plus loin

Ce qui nous est demandé, c'est de ne jamais vouloir moins que l'Infini.

Maurice Zundel. Ta Parole comme une source. éd. Anne Sigier. p. 48.


§ 1. — Voir les choses dans le contexte de la Rédemption.

Pour répondre à la question initialement posée - en quoi consiste la spécificité de l'action de l'Esprit-Saint ? - Il faut reprendre le problème de plus loin.

- Nous savons maintenant que notre univers n'est pas le seul possible, et que notre espace-temps n'est pas le seul existant (Étude II, in fine).

- Nous savons que l'être humain qui a été créé initialement n'était pas identique à ce que nous sommes aujourd'hui (Étude III). Il s'agissait d'un « être global », à l'Image du Dieu à la fois Un et multiple : l'« être global » était Un dans sa Nature, et multiple en ses personnes.

- Nous savons qu'une « question fondatrice » est posée à tout être conscient, afin qu'il puisse exercer sa liberté et se situer par rapport à l'action créatrice de Dieu.
Ainsi donc, la « question fondatrice » fut posée à l'« être global », afin qu'il puisse décider en toute liberté s'il voulait participer à l'action créatrice de Dieu - ou se considérer lui-même comme étant le terme est le centre de la création.

- Sachant qu'il existe d'autres espace-temps que le nôtre, il nous est facile d'accepter le fait de l'existence de l'espace-temps angélique.
Autres que le nôtre, ces espace-temps doivent nécessairement reposer sur des axiomes de base différents de ceux qui gouvernent l'univers où nous vivons.


§ 2. — Un exemple d'espace-temps spécifique : l'univers angélique.

Nous existons dans un univers qui est originellement fait d'énergie, et où la matière est une concrétisation de cette même énergie. L'univers angélique, quant à lui, est fait « sans matière » - ce qui donne aux créatures conscientes qui y demeurent, des caractéristiques bien particulières. Parmi celles-ci, nous pouvons remarquer une instantanéité de déplacement (car les Anges ne sont pas ralentis par la matière - cela donne aux Anges des fonctions de Messagers - d'où ils tirent leur nom) et une immense capacité d'intelligence (car les Anges ne dépendent pas des interactions qui s'effectuent dans les neurones).

Cela permet aux Anges de conjecturer l'avenir d'une façon bien plus efficace que ce que nous permettent nos capacités de réflexion - mais cela ne leur permet pas pour autant de connaître l'avenir, faculté réservée à Dieu seul. Nous en voyons un exemple frappant, dans le « Massacre des innocents » à Bethléem.

Les « Anges déchus », grâce à leur intelligence à haute performance, connaissaient fort bien les Prophéties - et donc savaient en quel lieu devait naître le Messie. Ils pouvaient donc conjecturer approximativement le moment de la naissance de Celui-ci, grâce aux nombreuses rumeurs qui ne manquaient pas de circuler. Ces Puissances des Ténèbres inspirèrent donc le tyran Hérode à procéder au massacre des enfants dans le périmètre où l'on pouvait estimer que la probabilité que survienne la naissance du futur Roi messianique était significative. Mais l'approximation de cette manœuvre et son aspect conjectural, trahissent l'incapacité où sont les Puissances des Ténèbres, de connaître l'avenir. Malgré la puissance de leur intelligence, ils ne possèdent pas le Savoir absolu, prérogative divine exclusive.

Nous venons de parler des « Puissances des Ténèbres ». Nous savons qu'à tout être conscient, le Créateur pose la « question fondatrice ». Cette « question fondatrice » fut effectivement posée aux Anges eux-mêmes. Comme ils ne sont pas constitués de matière, et donc ne connaissent pas l'inertie - leur intelligence est instantanée et, par conséquent, leur réponse à cette « question fondatrice » fut immédiate.
Les uns répondirent « oui » au projet de collaboration à l'œuvre divine, tandis que les autres s'y opposèrent. Ainsi les Anges devinrent-ils les collaborateurs et les Envoyés de Dieu, tandis que ceux qui avaient répondu négativement, se murèrent dans leur opposition à Dieu, et devinrent ce qu'il est convenu d'appeler les « Puissances des Ténèbres » - prenant comme mission de contrecarrer l'œuvre divine.
Comme la création de l'univers angélique est ontologiquement antérieure à celle de notre propre univers, une certaine forme de présence des Puissances des Ténèbres pouvait exercer son influence dans la création originelle - l'univers paradisiaque - sans pour autant que le Mal ne figurât dans le Projet divin concernant la création de l'univers matériel.

Nous nous apercevons ainsi à quel point la matérialité constitue pour nous un privilège : grâce au « ralentissement » effectué par la matière, il nous faut du temps, à la fois pour penser et pour agir. C'est en réalité l'inertie de la matière qui construit le cadre de notre évolution. À défaut de matière, les Anges ne disposent pas de cette forme de « ralentissement », et leur orientation spirituelle est à la fois immédiate et définitive.

Il nous a fallu une très longue évolution pour être capables d'accueillir parmi nous Dieu-fait-homme. Il fallait que nos capacités intellectuelles se complexifient progressivement, afin de parvenir à concevoir une Divinité qui soit à la fois juste et aimante - et non pas une sorte de fétiche dictatorial et arbitraire - pour ensuite nous apercevoir qu'il s'agit d'un Être personnel - et non pas d'une simple force cosmique, et enfin pour nous rendre compte que le message que Dieu nous donne et la mission qu'Il nous confère sont de caractère universel - et ne sont pas limités à une ethnie ou à une culture.

Assurément, le succès de la Révélation est très relatif - mais nous devons à la matérialité de notre condition, le fait que Dieu ait choisi notre univers pour y demeurer historiquement - se situant à la fois à la fin d'une très longue évolution, et au début d'une longue lignée de siècles qui sont désormais influencés par le message reçu.

En nous révélant l'existence des Anges, les Écritures nous donnent un bel exemple d'existence d'un espace-temps différent du nôtre, existant « parallèlement » à notre univers. Nous nous apercevons que les créatures vivant dans cet espace-temps angélique possèdent des caractéristiques très différentes des nôtres. Enfin, grâce à la Révélation, nous savons que cet espace-temps ainsi que les êtres qui y existent, ont significativement influencé notre destinée.


§ 3. — Un autre espace-temps : l'univers paradisiaque, et la question des deux libertés.

Nous reconnaissons l'importance de la notion de « récapitulation », en ce qui concerne les conséquences de l'exercice de la liberté, de la part de l'« être global », dans l'univers paradisiaque (Étude V). Lorsqu'un « acte absolu » est accompli, l'univers est récapitulé, c'est-à-dire que - en quelque sorte - il « recommence depuis le début ». Il ne s'agit pas, à proprement parler, d'une « nouvelle création ». C'est le recommencement d'une création existante, sur de nouvelles bases, en conséquence d'un « acte absolu » qui vient d'être effectué.

Rien ne permet d'affirmer que la réponse négative de l'être global était inévitable (cfr. l'Étude XVIII « Synthèse», chapitre « Le tour d'horizon », paragraphe « La stabilité dans le bien »). Car il faut distinguer entre deux libertés : la « liberté gnomique » - en d'autres termes, notre libre-arbitre, et notre « liberté naturelle » - c'est-à-dire la liberté de croissance (cfr. « Histoire de la théologie byzantine » chapitre 8 » Saint Maxime le Confesseur » paragraphe 11 « Les deux libertés »).

Il est important d'affirmer que le mal ne pouvait en aucune manière entrer dans le plan du Créateur, ne fût-ce même que comme possibilité. Aucune négativité n'entre en Dieu. La liberté dont bénéficiait l'« être global » n'était pas une liberté de choix entre le bien et le mal (liberté gnomique), car dans ce cas le mal en tant qu'éventualité de choix, entrait dans le plan divin. L'« être global » bénéficiait d'une liberté de croissance qui est celle - non pas de vivre ou de mourir - mais de choisir la meilleure façon de croître et d'exercer en plénitude ses facultés.

À partir du moment où l'« être global » aurait répondu positivement à la « question fondatrice », sa réponse n'aurait pas été menacée par l'éventualité d'un refus ultérieur. Dans notre espace-temps, le « oui » de Marie a bénéficié du même type de liberté, car sa réponse positive à l'appel de l'Incarnation ne pouvait être démentie par la suite par un refus de Marie - chose qui est d'ailleurs inimaginable.

Chaque espace-temps possède des propriétés qui lui sont propres : les créatures vivant dans l'espace-temps paradisiaque s'épanouissaient dans une liberté de croissance, tandis que les créatures qui vivent dans notre espace-temps caractérisé par l'entropie et la finitude bénéficient de l'usage de leur libre-arbitre, ce qui est une liberté de choix entre le bien et le mal.


§ 4. — Dieu et les caractéristiques de l'Être.

Si l'on affirme qu'il existe qu'une seule forme de liberté, qui serait le choix entre le bien et le mal, cela revient à inscrire le mal dans le tissu même de la Création. Dans cette perspective, le mal doit exister pour fournir à la création une sorte de « contraste », tout comme, dans une image, l'ombre sert à mettre en valeur les volumes. À ce moment-là, Dieu lui-même est assujetti aux caractéristiques inévitables de sa création.

Plus généralement, Dieu est dès lors assujetti aux caractéristiques de l'Être : en tant qu'Absolu, Il est immobile, car il est impossible d'ajouter ou de retrancher quoi que ce soit à l'infini. L'assujettissement de Dieu aux caractéristiques de l'Être philosophique fait du Créateur un « Moteur immobile » : Il communique le mouvement, tout en restant Lui-même parfaitement étranger à tout mouvement. Dans la scolastique, on affirme ainsi que le mouvement est dans ce qui mû, et non pas dans le Moteur. Nous nous trouvons dans ce cas, face à une définition de Dieu qui est totalement étrangère à ce que nous en révèlent les Écritures.


§ 5. — Récapitulation et changement d'espace-temps.

Lorsque l'« être global » apporta son refus à la « question fondatrice », l'univers fut récapitulé : l'espace-temps paradisiaque s'effaça, laissant place à l'espace-temps dans lequel nous vivons actuellement, soumis à l'entropie, à la division et à la mort biologique. Le Christ, lui aussi, est un « être global » qui récapitule en Lui l'humanité tout entière, en assumant la Nature humaine, sa Personne restant divine.

En émergeant des eaux primordiales, représentées par le Jourdain, le Christ effectua une Nouvelle Création, accomplissant la prophétie d'Isaïe : « Je crée des cieux nouveaux une terre nouvelle » (67 ; 15). Cette nouvelle création est celle du Royaume - dont les caractéristiques sont longuement décrites dans les Évangiles. Nous, les êtres humains, nous sommes appelés à nous affranchir de cet espace-temps qui nous mène à la mort, pour « prendre la citoyenneté » du Royaume, où le Christ ressuscité règne pour l'éternité.

En récapitulant notre propre univers, le Christ ne vient pas réparer ou restaurer une réalité défectueuse. Il la crée à nouveau, sur de nouvelles bases : c'est le sens de ses paroles sur « le vin nouveau contenu dans des outres neuves ». Nous pouvons ainsi comprendre le fait que cette image n'entre aucunement en contradiction avec les paroles du Christ qui affirme qu'aucun trait de la loi mosaïque ne sera effacé. Les « outres neuves » sont le Royaume - tandis que le message du Christ vient accomplir la loi mosaïque, en ce qui concerne le Peuple Élu.

Cette Nouvelle Création est la divinisation mise en oeuvre :

Personne ne connaît l'homme comme le Fils de l'Homme.

Le christ a saisi notre humanité jusqu'en ses racines et Il vient nous apprendre que nous avons à devenir Dieu.

Dieu s'est fait homme pour que l'homme devienne dieu. C'est pourquoi la morale de Jésus c'est : « mon ami, monte plus haut ! » (Lc. 14 ; 10). Monte plus haut : ce n'est jamais assez ! monte plus haut ! - parce que justement tu ne peux te réaliser que divinement. L'infini est d'être libre de toi, c'est d'être vraiment une source, une origine, un commencement, un espace où tout être peut respirer, et s'accomplir.

Maurice Zundel. Ta Parole comme une source. p. 59 - 60.


- Chapitre IV -
La descente aux ultimes profondeurs

Le Bien est Quelqu'un à aimer, et non pas quelque chose à faire.

Ibid. p. 55.

§ 1. — Verbéité et Spiritualité.

Rappelons-nous ce que nous avons lu dans l'Étude VII « Le Christ en tant qu'être humain » au dernier chapitre, intitulé : « la verbéité » :

En façonnant l'être humain à son image, le Verbe laissa dans son oeuvre la « verbéité » : c'est son empreinte. Cette empreinte, cette « verbéité » est la capacité de l'être humain à s'unir au Christ, à devenir un membre de son Corps spirituel. Avec la « verbéité », la divinisation est inscrite au coeur même de la Nature humaine.

L'Esprit-Saint est inscrit dans cette démarche créatrice, car c'est par le Souffle du Verbe que la vie fut instillée en Adam. Et c'est par le Christ que l'être humain reçoit l'Esprit.

Cet verbéité, cette spiritualité de la créature humaine est-elle disparue, du fait de la récapitulation consécutive au refus originel de l'être global ? Certes non. L'empreinte a subsisté au plus profond de l'intimité de l'être humain, bien que de façon voilée. Lorsque les Énergies divines descendent en nous, ce processus se fait sous l'égide du Verbe, et nous atteint au plus profond de notre âme.

Il est important de remarquer qu'après le Refus Originel et la récapitulation de l'espace-temps qui s'en est suivi, en aucun cas le monde créé n'a été abandonné par la Présence divine. Celle-ci est devenue secrète, discrète, dissimulée derrière les apparences matérielles. Tous les éléments créés ont conservé en eux leur « logos », qui est la trace de la Présence du Verbe. Le « logos » de chaque élément créé est comparable à l'ADN des organismes vivants - à deux différences près :

1) les êtres créés animés ET inanimés ont chacun leur « logos » ;
2) le rôle du « logos » de chaque être n'est pas seulement le fait de constituer la structure fondamentale de cet être - mais aussi de lui assigner sa finalité : le « logos » de chaque être l'attire vers ce pour quoi il est fait.

Toutes les oeuvres de Dieu, que nous contemplons et connaissons naturellement avec la science appropriée, nous annoncent de manière cachée les logoi de leur existence et manifestent par elles-mêmes le but de Dieu pour chacune de ses oeuvres - selon la parole : les cieux racontent la gloire de Dieu et le firmament annonce l'oeuvre de ses mains.

Ps. 18 ; 2. Maxime le Confesseur. Questions à Thalassios. Q. 13 ; l. 9-15. S.C. 529. p. 211.

De même que la Création n'a pas été abandonnée par le Verbe, celle-ci n'a pas non plus été désertée par l'Esprit-Saint. Mais désormais il doit être perçu comme un murmure, une suggestion, un parfum - et ce n'est perceptible que par une âme silencieuse, qui est à l'écoute du plus minime tressaillement. Le prophète Élie a fait preuve d'un grand discernement en sachant que la Présence divine ne se signalait ni par l'ouragan, ni par le tremblement de terre, ni par le feu - mais bien par le «souffle d'une brise légère» (I Rois 19 ; 12).

§ 2. — L'activation de l'étincelle.

Depuis l'instant de la création de chaque être humain, la Présence divine est inscrite au plus profond de lui, comme une étincelle, car l'être humain est fait à l'Image de Dieu. En descendant en nous, les Énergies divines viennent « activer » cette Présence qui scintille au plus profond de notre âme, depuis notre venue à l'être. Les Énergies divines, rencontrant l'étincelle de l'âme, opèrent un mystère étonnant : la rencontre de Dieu avec Dieu. Nous découvrons à ce moment que notre espace intérieur est sans limite ; nous découvrons en nous-mêmes une profondeur infinie.

Cette étincelle de l'âme se déploie en nous, en la plénitude du Dieu trinitaire - comme une étincelle met le feu à un empilement de bois sec et devient un brasier : du feu devenant du feu. Lorsque nous pensons la présence de Dieu en nous, nous la pensons trop fréquemment suivant une pensée philosophique - comme si c'était l'exclusive présence de l'Unité divine. Or, Dieu déployé en nous est le Dieu trinitaire : en nous, Dieu engendre son Fils - et c'est cet engendrement qui nous rend nous-mêmes fils de Dieu par adoption.

§ 3. — L'in-habitation de la Trinité.

En nous, le Fils est engendré, et c'est pourquoi Jésus dit à sainte Marie-Madeleine : « Va trouver mes frères et dis-leur : Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu » (Jn. 20 ; 17). Nous sommes les frères du Christ - bien sûr parce qu'il partage notre humanité - mais aussi par ce que c'est en nous qu'Il est engendré, dans le processus de la vie spirituelle.
Le Fils de Dieu s'est fait homme, afin que nous devenions fils dans le Fils - devenant par adoption ce que le Christ est par Nature. En nous, le Fils de Dieu se fait homme, et le fils d'homme est fait fils de Dieu. C'est le commencement dans le temps de la Naissance éternelle. Et pour notre propre existence, nous voyons en surgir à la fois le sens et l'intelligibilité.

Assurément, le Père est notre Dieu ; le Christ parle du Père en l'appelant « mon Dieu », du fait qu'Il reçoit sa divinité du Père, car Il en est engendré, ce qui n'empêche aucunement le fait indiscutable que Jésus soit pleinement Dieu.

C'est le Dieu Père, Fils et Saint-Esprit qui s'exprime en nous, lors de la rencontre de l'étincelle - Comme il est dit en l'Évangile de Jean : « NOUS viendrons à lui, et NOUS ferons chez lui notre demeure » (Jn. 14 ; 23), parlant de celui qui aime Jésus et garde sa parole.

§ 4. — La mer souterraine.

Malgré le Refus originel et la récapitulation qui s'en est suivie, la « verbéité » n'a pas été perdue : l'être humain est resté capable de reconnaître le Christ et de progresser vers Lui. Qu'en est-il du Saint-Esprit ?

La situation du monde présent est bien diagnostiquée par la Samaritaine : «tu n'as rien pour puiser ; le puits est profond» (Jn. 4 ; 11). Dans l'espace-temps paradisiaque, l'eau affleurait : l'univers était irrigué par les quatre grands fleuves des Évangiles. Dans l'espace-temps du Royaume, l'eau vive coule abondamment : « le fleuve de vie, limpide comme du cristal, jaillit du trône de Dieu et de l'Agneau » (Apocalypse 22 ; 1). C'est l'accomplissement de la prophétie d'Ézéchiel : «voici que de l'eau sortait de sous le seuil du Temple, vers l'Orient» (47 ; 1).

Après le refus de l'« être global », tout se tarit, et l'on se retrouve au milieu d'une terre aride, avec des arbustes épineux. L'eau s'est retirée du sol, et se trouve à grande profondeur. Les êtres humains ont abandonné Dieu, la Source d'Eau Vive, et se sont creusés des citernes lézardées, où ils ne peuvent pas assouvir leur soif (Jérémie 2 ; 13). La nappe phréatique est descendue au plus bas, et le puits de Jacob, où puisait la Samaritaine, est réellement très profond.

L'eau est symbole de l'Esprit-Saint - cette eau fondamentale sur laquelle, aux origines, planait l'Esprit de Dieu. Après la Chute, l'univers est semblable à ces déserts brûlants, aux paysages faits de dunes de sable, tandis que dans les profondeurs géologiques, très loin, repose une mer immense, une abondance d'eau pure qui date des premiers temps.


§ 5. — Aller au fond du puits.

La vie spirituelle consiste, dans un premier temps, à creuser jusqu'au fond de notre intériorité, jusqu'à atteindre cette nappe phréatique et à goûter de cette eau très pure.

Seigneur, le puits est profond, mais Tu puises de ton sein l'Eau Vive que je bois, comme la Samaritaine pour n'avoir plus jamais soif, car Tu m'abreuves au flot de ta Vie.

Triode. trad. P. Denis Guillaume. Jeudi du Grand Canon. Matines, Ode 5. p, 343. Diaconie Apostolique 1993. p. 336.

La Samaritaine disait au Christ que le puits est profond et qu'il n'avait rien pour puiser. Elle ne se rendait pas compte que le Christ sera lui-même le lien qui réunit l'humanité et la divinité - cette corde mystique qui, une fois jetée dans le puits de Jacob, permet de remonter l'Eau Vive de l'Esprit-Saint. Par le Christ nous vient l'Esprit-Saint.

La Samaritaine laisse son vase sur la margelle du puits, pour courir plus allègrement vers la ville où elle habite. Effectivement, elle laisse pour le moment derrière elle le Christ, qui est Lui-même le vase par excellence - ce « cratère » où le maître de maison - le Père - mélange le vin mystique des noces de l'humain et du divin.

Lors de notre étude de l'Évangile de Jean, nous n'avons pas tenu compte du Nom divin qui se trouve dans le texte de la rencontre du Christ avec la Samaritaine (Étude 29), du fait que cet épisode ne se situe pas en Israël, parmi le Peuple Élu. Le premier Nom divin dont nous avons tenu compte pour établir la structure de l'Évangile de Jean se trouve donc dans l'épisode de la traversée de la Mer de Galilée (Étude 24). En effet, lors de la Traversée de la Mer, le Christ se trouve à la fois parmi ses Disciples, et incontestablement en Terre Promise - figure du Royaume.

Maintenant, nous pouvons ajouter une raison encore plus déterminante, pour expliquer le fait qu'il n'est pas possible d'employer ce Nom comme base de la structure de l'Évangile de Jean : l'épisode de la Samaritaine nous décrit initialement l'espace-temps consécutif au Refus Originel - le nôtre, avec sa nappe phréatique profondément enfouie et son lien manquant… Par contre, l'ensemble des autres Noms divins dont nous avons suivi la piste dans l'Évangile de Jean, forment comme des pavés de diamant pour le sentier qui nous mène au Royaume. C'est une autre réalité…


§ 6. — L'activation de la mer intérieure.

Nous avons logé Dieu derrière les étoiles ; nous voyons en Dieu un être lointain qui nous ennuie ou nous fait peur, et nous ne savons pas que Dieu est le secret de notre cœur. Nous ne pouvons pas nous trouver sans passer par Lui : Dieu est la gloire de l'homme, comme l'homme est la gloire de Dieu.

Maurice Zundel. Ta Parole comme une source. éd. Anne Sigier. p. 87.

Lorsque Dieu rencontre Dieu, en plongeant dans notre intériorité avec le Verbe, la rencontre du Dieu trinitaire avec l'étincelle qui est en nous se situe au niveau le plus profond de notre être, là où se trouve cette « nappe phréatique » où subsiste l'Esprit-Saint depuis les origines. À ce point du processus de la vie spirituelle, cette Eau Vive est « activée ».

Cette « activation » peut être évoquée par la comparaison de la fracturation hydraulique (qui n'a assurément pas très bonne réputation, en tant que procédé de l'industrie pétrolière !). On peut prendre cette image pour donner l'idée que, sous la pression extrême de l'Esprit-Saint, se fissurent les rochers et agglomérats de notre être le plus intime et le plus intérieur, afin de lui laisser exprimer cette Eau Vive - qui est Vie dans l'Esprit-Saint.

Quel est le point de départ de cette « activation » de l'étincelle divine qui est en nous ? Le moment de cette activation n'est autre que celui où nous faisons une démarche de foi.

La foi est une Lumière d'amour qui nous fait connaître une Personne dans la Lumière de cette Personne, en nous faisant devenir nous-mêmes Lumière en Elle.

Maurice Zundel. Homélie lors de la Sexagésime. Ta Parole comme une Source. éd. Anne Sigier. p. 193 - 194.

À partir du moment où nous disons : «je crois en Dieu Père, Fils et Saint-Esprit ; je crois que le Christ est vraiment Dieu et vraiment homme, qu'Il a vécu parmi nous et qu'il reste présent auprès de nous jusqu'à la Fin des Temps ; je crois que le Christ est véritablement ressuscité d'entre les morts selon la chair» : à partir de ce moment, se produit en notre âme un changement radical, comme ce fut le cas pour saint Paul sur le chemin de Damas.

La maison du cœur est le nid de la foi et de la vérité.
Dieu est un océan dont le jardin d'Éden n'est qu'une gouttelette.
Fou qui peut se baigner dans l'infini des Eaux, et qui ne veut pas voir plus loin que la rosée !

Farid-ud-Din 'Attâr. La conférence des oiseaux. Seuil 2010. p. 39 - 40.


On aimerait pouvoir dire que cette « activation » s'opère au moment du Baptême - et ce serait le cas si notre démarche de foi, se produisant parmi une communauté de croyants, se traduirait par un geste liturgique et rituel commençant par le Baptême, continuant par la Chrismation et aboutissant à la Communion au Corps et au Sang du Christ dans l'Eucharistie. Mais il est très rare que notre « activation » spirituelle corresponde aux sacrements de l'Église. Car les Églises historiques institutionnelles sont en proie à une grave perte de sens. Leurs usages sont souvent conservés comme des habitudes, des coutumes familiales ou en tant qu'ornements d'une culture ethnique. Et en particulier le Baptême - sauf de rares exceptions - est célébré pour des raisons qui, la plupart du temps, sont totalement étrangères à une démarche de foi.

Lors de cette « activation », naît en nous une Lumière qui déborde et qui afflue dans l'entièreté de notre être. C'est l'irruption de l'Éternité dans notre présent. Cela nous permet de voir dans la totalité de la création, la Présence active du Créateur. L'ensemble des éléments extérieurs laisse paraître la Présence divine. En cet état, nous sommes présents en toutes choses et nous devenons proches de tous les êtres.


- Chapitre V -
L'action spécifique de l'Esprit-Saint

§ 1. — La double glorification.

C'est là où nous retrouvons notre question initiale : qu'est-ce qui serait spécifique à l'Esprit Saint, et qui Lui permettrait de s'implanter en notre âme, afin d'y faire surgir la Vie divine ?
Nous savons que l'Esprit-Saint procède du Père et repose dans le Fils (Étude X : « De la Lumière à la Résurrection », dans le dernier chapitre : « Un détour par la Trinité »). L'Esprit repose sur le Fils : Jésus est oint par l'Esprit, et c'est pourquoi Jésus porte le titre de « Christ ».

La procession de l'Esprit du Père est une chose ; le repos de l'Esprit sur le Fils en est une autre.

La procession de l'Esprit DU Père concerne le don de la divinité : l'Esprit est Dieu parce qu'Il reçoit sa divinité du Père, par voie de procession - ce qui inclut le fait qu'il est Dieu en plénitude. On peut dire tout cela exactement de la même façon, en ce qui concerne l'engendrement du Fils.

Par contre, le repos de l'Esprit SUR le Fils appartient - si l'on peut se permettre cette expression ! - à un autre domaine. Ici, il s'agit de la Vie intra-trinitaire, c'est-à-dire de cet immense courant d'amour qui circule entre les Personnes divines.

- Le Père donne la Vie divine à l'Esprit - qui Lui-même repose sur le Fils.
- Le Fils reçoit cette Vie de l'Esprit, et la rend au Père : c'est en ce sens que le Fils « glorifie » le Père.
- En cette glorification, le Fils remet « son Esprit » au Père, en exhalant son dernier souffle sur la Croix.

C'est pourquoi le Christ parle de sa Passion comme d'une glorification : juste avant son arrestation, Jésus prie son Père en ces termes : « Père, glorifie ton Fils, pour que ton Fils Te glorifie » (Jn. 17 ; 1). Le Père Lui-même a dit : « Je L'ai glorifié et Je Le glorifierai à nouveau » (Jn. 12 ; 28).

- Le Père glorifie son Fils par la Passion - et ce n'est aucunement par goût morbide du paradoxe ! La gloire du Père fait Un avec la gloire du Fils - ils vivent un même amour ;
- lors de la Passion, le Fils glorifia son Père en « remettant son Esprit » au Père (Jn. 19 ; 30), juste avant de recevoir le coup de lance du soldat (Jn. 19 ; 34). Cette lance supprime « la flamme du glaive fulgurant » qui interdisait l'entrée du Paradis (Gn. 3 ; 24).


§ 2. — Les Eaux jaillissantes, issues du Rocher du Christ.

En vérité, tout est reflet. Seule est réelle l'eau qui fut au matin de la création. Elle donna vie à toute forme.

Farid-ud-Din 'Attâr. La conférence des oiseaux. Seuil 2010. p. 42.


Le Christ dit cette parole, lors de sa rencontre avec la Samaritaine :

« Qui boira de l'eau que Je lui donnerai n'aura plus jamais soif : l'eau que Je lui donnerai deviendra en lui source d'eau jaillissante en Vie éternelle » (Jn. 4 ; 14).

Assurément, ce n'est pas une métaphore : C'est le Christ qui, descendu au plus profond de notre âme, vient activer la «nappe phréatique» de cette Eau spirituelle qui existe dans la Nature humaine depuis les origines. Si, au sein de la vie trinitaire, l'Esprit repose sur le Christ - au plus intime de notre âme, c'est le Christ qui repose sur l'Esprit.

Comme un Nouvel Adam, le Christ souffle l'Esprit sur les lèvres de l'Adam endormi - cet Adam qui, en un autre Univers, Lui avait répondu «Non».

Jadis, Judas embrassait Jésus dans le jardin pour la trahison ; maintenant, c'est Jésus qui vient effleurer de son souffle Adam repentant, dans le nouveau Jardin du Royaume - et voici que cet Adam repentant se relève de son long sommeil, animé d'une vie nouvelle.

Car le schéma de la Vie trinitaire se reflète en l'être humain, comme dans un miroir :

- la vie intra-trinitaire « descend » du Père sur l'Esprit - repose ensuite sur le Fils - qui Lui-même glorifie le Père ;

- la vie spirituelle de l'être humain commence par le Message du Christ qui « descend » en celui qui l'écoute, pour rencontrer l'étincelle divine au plus intime de l'âme et y déployer la vie trinitaire.
- Ensuite, la présence christique « repose » sur les Eaux de l'Esprit-Saint, métamorphosant ce flot latent en Source d'Eau jaillissant avec la force de la Foi.

Ceci nous fait penser à ce qui est marqué en le livre de l'Exode, là où le Seigneur dit à Moïse :

Prends en main le bâton dont tu frappas le fleuve et va ! Moi, je me tiendrai devant toi, là, sur le rocher, en Horeb. Tu frapperas le rocher, l'eau en jaillira et le peuple aura de quoi boire (Exode 17 ; 5 - 6).

C'est le rocher dont parle saint Paul dans la première Épître aux Corinthiens :

Tous ont bu le même breuvage spirituel - ils buvaient en effet à un Rocher spirituel qui les accompagnait, et ce Rocher c'était le Christ (I Co. 10 ; 4).

Le fait que le bâton dont se servit Moïse était précisément celui dont il s'était servi pour « frapper le fleuve » montre que cette activation des eaux spirituelles est en rapport avec la traversée mystique du rivage de la servitude vers la terre de liberté, c'est-à-dire le passage de notre espace-temps marqué par le refus originel - à l'espace-temps du Royaume.

Saint Paul fait écho à cette étrange tradition qui disait que le rocher de Moïse accompagnait le peuple dans son cheminement dans le désert. Cela signifie que les eaux spirituelles de l'Esprit nous abreuvent tout au long de notre cheminement parmi les événements de notre vie terrestre, après que nous eussions « activé » nos capacités spirituelles, par la démarche de foi.

Le livre des Nombres nous donne une information complémentaire sur ce même épisode : « Moïse leva la main et, avec le rameau, frappa le rocher par deux fois : l'eau jaillit en abondance » (Nb. 20 ; 11). Nous pouvons penser que les deux impacts contre le rocher font référence aux deux Natures du Christ, qui est divin et humain. Ce serait approprié, car « ce rocher est le Christ ».

Moïse frappa deux fois le rocher et non pas trois fois : à ce moment de l'Histoire, la Révélation n'est pas complète, et la Trinité n'est pas encore révélée. Nous sommes à mi-chemin de la Révélation, et c'est pourquoi il ne fut pas permis à Moïse d'entrer en Terre Promise : l'accès au Royaume ne sera possible qu'après la résurrection du Christ. En effet, Dieu avait dit à Moïse :

C'est du dehors seulement que tu verras le pays, mais tu n'y pourras pas entrer (Dt. 32 ; 52).

Les eaux spirituelles de notre océan intérieur provoquent en nous la germination, la croissance, la fertilité :

Voici que de l'eau sortait de sous le seuil du Temple, vers l'Orient. (...) Au bord du torrent, sur chacune de ses rives, croîtront toutes sortes d'arbres fruitiers dont le feuillage ne flétrira pas, et dont les fruits ne cesseront pas : ils produiront chaque mois des fruits nouveaux, car cette eau vient du Sanctuaire. Et les fruits seront une nourriture, et les feuilles un remède (Ézéchiel 47 ; 1 - 12).

Cette vision fut reprise à la fin du livre de l'Apocalypse :

Puis l'Ange me montra le Fleuve de Vie, limpide comme du cristal, qui jaillissait du Trône de Dieu et de l'Agneau. Au milieu de la place, de part et d'autre du Fleuve, il y a des Arbres de Vie qui fructifient douze fois, une fois chaque mois ; et leurs feuilles peuvent guérir les païens » (22 ; 1 - 2).

Ce qui est réalisé dans le Royaume est présent au plus intime de notre âme : Le « Trône de Dieu (le Père) et de l'Agneau (le Fils) » signifie l'engendrement du Fils par le Père, qui se fait au plus profond de notre être intérieur à partir du moment où nous accomplissons une démarche de foi, devenant des fils dans le Fils.


§ 3. — Le repos du Christ sur l'Esprit.

Le surgissement du Fleuve de Vie signifie l'« activation » de notre mer intérieure, signe effectif de la présence de l'Esprit-Saint. Cet océan intérieur n'est désormais plus stagnant : il est un fleuve qui s'élance impétueusement. Son flot vivifiant permet à nos œuvres de croître et de porter du fruit - et notamment de porter témoignage du Message divin, de semer dans le cœur de nos contemporains des semences d'Évangile - ce qui est dit en ces mots : « guérir les païens », dans l'Apocalypse.

Remarquons encore que la vie trinitaire se reflète - comme un reflet inversé - dans les profondeurs de notre âme : dans la vie trinitaire, l'Esprit repose sur le Fils ; de cette façon l'Esprit-Saint appartient au Fils peut être appelé « l'Esprit du Fils ».

Le Père engendre le Fils qui descend au plus profond de notre être, de sorte que l'on puisse dire que le Père engendre son Fils dans les tréfonds de notre âme, en tout temps - dès lors que nous avons accompli une sincère démarche de foi.

La naissance de Dieu en l'homme est la condition de la naissance de l'homme à soi.

Maurice Zundel. Quel homme et quel Dieu ? Éditions Saint-Augustin, 2008. p. 67.

Cette descente du Verbe au plus profond du coeur, Marie l'a accomplie en toute perfection : après l'adoration des Bergers,

elle conservait avec soin ces souvenirs dans son coeur (Lc. 2 ; 19).

De même, après avoir retrouvé Jésus-Enfant assis au milieu des Docteurs du Temple :

elle gardait fidèlement tous ces souvenirs dans son coeur (Lc. 2 ; 51).

Les paroles et les gestes du Christ sont gravés au plus intime du coeur. Il faut noter que cette « mémorisation » précède la compréhension complète des faits et gestes observés.

Le Verbe descend au fond de l'âme ; la compréhension finale de tout ce qui est assimilé ne se fera que plus tard, au long du processus d'activation des eaux intérieures. C'est un point sur lequel nous reviendrons ci-dessous.

C'est Dieu qui éveille l'être humain à son « dedans », qui le jette au cœur de sa propre intimité, qui le fait naître à soi. L'être humain se trouve enfin lui-même en cet Hôte mystérieux qui se révèle à lui ; précisément, comme Celui qui donne l'être humain à lui-même, qui le libère de soi par la transmutation de son « moi » possessif en un « moi » oblatif - qui le fait passer, en un mot, du « donné » qu'il subissait, au « don » où il s'accomplit.

Maurice Zundel. Quel homme et quel Dieu ? Éditions Saint-Augustin, 2008. p. 71.

En notre ultime profondeur, le Christ « propulse » l'Esprit-Saint, afin que Celui-ci transforme nos Eaux dormantes, purement potentielles, en un Fleuve de Vie qui suscitera en nous tout ce qui est croissance, germination, épanouissement. C'est pourquoi la fécondité de notre âme est toujours attribuée à l'Esprit-Saint. Nous pouvons pousser la hardiesse jusqu'à dire que dans le tréfonds de notre être, le Fils repose sur l'Esprit...

Comme le Père ressuscite les morts et les rend à la Vie, ainsi le Fils donne Vie à qui Il veut (Jn. 5 ; 21).

Comme le Père dispose de la Vie, ainsi a-t-Il donné au Fils d'en disposer Lui aussi (v. 26).

Nous avons maintenant la réponse à notre question : qu'est-ce qui est spécifique à l'Esprit Saint, et qui Lui permet de s'implanter en notre âme, afin d'y faire surgir la Vie divine ?

- Dans le cadre de la Vie divine - c'est-à-dire de la circulation de l'amour entre les personnes de la Sainte Trinité - ce qui est spécifique à l'Esprit Saint, c'est de reposer sur le Fils.

1) L'Esprit-Saint reçoit du Père l'Amour divin, en la « procession » ;
2) l'Esprit Saint transmet cet Amour au Fils, en « reposant » sur Lui ;
3) et le Fils lui-même rend cet Amour au Père qui en est l'Origine et la Source, en le « glorifiant ».

- Dans le cadre de la vie humaine, c'est le mouvement inverse qui se produit, comme si la Vie trinitaire été vue «en miroir» :

1) le Verbe, en les Énergies divines, plonge au plus profond de notre être intime - en un mouvement d'engendrement, car ici et maintenant, le Verbe est engendré du Père au fond de notre âme - tout comme le Verbe prit naissance dans le sein de la Très-Sainte Mère de Dieu.
2) Ensuite, le Verbe repose sur l'Esprit, en un mouvement d'animation des Eaux de notre Océan intérieur, le transformant en Fleuve de Vie.
3) Ce Fleuve de vie rejaillit des profondeurs de notre âme, en un processus qui est inaccessible au langage humain. Ces eaux vivifiantes, une fois parvenues à notre niveau conscient, s'épanouissent en une oasis de vie spirituelle.


- Chapitre VI -
Au-delà du langage

§ 1. — L'horizon du langage.

Dans l'âme silencieuse et sereine, le Père prononce sa Parole : le Verbe. L'être humain, fait à l'Image de Dieu, ayant acquis la transparence, se laisse traverser par cette Parole, et celle-ci s'engendre en lui.

Jésus-Christ est venu à Bethléem pour établir sa demeure au plus intime de nous-mêmes, afin que chacun de nous devienne le Sanctuaire du Dieu vivant.

Le vrai lieu de la naissance de Jésus, c'est notre cœur - et le seul moyen de rencontrer Dieu, c'est de nous recueillir, jusqu'à ce que nous atteignons, dans le silence le plus profond, jusqu'au plus intime de nous-mêmes.

Il est impossible de trouver l'homme sans découvrir Dieu, et réciproquement.

Maurice Zundel. Ta Parole comme une source. éd. Anne Sigier. p. 88.

L'être humain laisse s'exprimer en lui une Parole donnée par le Père. Cette Parole souffle l'Esprit qui rend fécond notre Océan intérieur - ces Eaux qui reposent en nous depuis notre création. À ce moment-là, se passe un phénomène étonnant : le langage humain s'efface, comme le fait la lune lorsqu'elle est noyée par les rayons du soleil, pendant la journée.

Il est à la fois possible - et impossible - de parler de la vie spirituelle…
Nous avons pu parler de l'intervention du Christ en notre âme, mais il s'avère très difficile de parler de l'action de l'Esprit-Saint. C'est comme si nous arrivions à un « horizon du langage » : à un point où le langage perd sa pertinence. Pour parler de ce qui est le plus profond en nous, il n'existe pas de termes justes.

En fait, le véritable « terme juste » est la prière - cette prière qui permet d'écouter Dieu qui, Lui, s'exprime au-delà des mots :

La prière des prières, est cette prière qui fait le vide en nous, pour que Dieu puisse nous remplir - cette prière où l'on écoute.

Quand on écoute, c'est Dieu qui parle. Il parle silencieusement ; Il parle par ce qu'Il est. Il parle par cette lumière qu'Il répand en nous, par cette liberté qu'Il fait éclore. Il parle en nous ouvrant des horizons infinis ; Il parle en faisant de nous un simple regard d'amour vers Lui.

Dès lors on sait qu'Il est. On n'a pas besoin de le dire ; il est impossible de le formuler, mais on commence à respirer : on existe !

Maurice Zundel. Ta Parole comme une source. éd. Anne Siger. p. 105.

Maître Eckhart fait cette réflexion, lorsqu'il commente le passage du livre de la Genèse, où Job s'installe « en un lieu », là où il eut la vision de l'Échelle qui monte jusqu'au ciel, et qui est parcourue par les Anges de Dieu. « Jacob arriva d'aventure en un certain lieu et y passa la nuit, car le soleil s'était couché. Il prit une des pierres du lieu, la mit sous sa tête et dormit en ce lieu » (Gn. 28 ; 11- 12). Voici comment Maître Eckhart explique ce passage :

Ce lieu est Dieu, l'Être divin qui donna à toute chose lieu et vie, être et ordre. En ce lieu-là, l'âme doit se reposer au plus élevé au plus intime du lieu. Dans ce même fond où Il a son propre repos, nous devons, nous aussi, prendre notre repos et le posséder avec Lui. Le lieu reste innommé et personne ne peut en dire un mot approprié.

Maître Eckhart. Les traités et les sermons. Sermons 31 - 59. Trad. J. Ancelet-Eustache. Seuil 1978. Sermon 36b, p. 39.


§ 2. — Négation ou surabondance ?

Ce que l'on peut dire dépasse toujours ce qui doit être dit. Pour dire l'indicible et dépasser cette frontière du langage, il est possible de procéder par négation : on ne peut parler de Dieu qu'en disant ce qu'Il n'est pas. Par la force des choses, une telle théologie tiendra en quelques pages.

Le danger d'une telle théologie négative, c'est de la considérer en quelque sorte comme étant une « théologie de première classe », plus éminente que la « théologie de deuxième classe », qui procède par concepts et emploie les mots et expressions du langage humain. Inévitablement, les « deux classes de théologie » entraîne une scission au niveau des méthodes de prière : la « prière de première classe » sera uniquement une prière silencieuse, au-delà des mots - tandis que la « prière de deuxième classe » sera l'expression liturgique, avec ses chants, sa psalmodie et ses hymnes. On aboutit dès lors à une désincarnation de la théologie et de la prière de l'Église. La foi en un Christ incarné entraîne nécessairement l'usage du corps, de la parole et des créations de l'intelligence humaine dans le processus de croissant de la vie spirituelle. L'absolutisation du silence revient à nier l'Incarnation du Christ - car le Christ se révèle dans toutes les dimensions de l'être humain.

Pour tenter de dire l'indicible, il est aussi possible d'utiliser un autre procédé : s'exprimer par surabondance. Nous trouvons ce mode d'expression dans les œuvres de Denys l'Aréopagite. Ainsi commence-t-il son œuvre « La théologie mystique » en s'adressant à Dieu par ces mots ; « Trinité suressentielle et plus que divine et plus que bonne… ». Il parle également de la «ténèbre plus lumineuse que la lumière», et recommande de célébrer « le Suressentiel selon un mode suressentiel ».

On pourrait multiplier les exemples, tout en notant que chacun de ces termes est pleinement justifié. Maître Eckhart s'exprime lui aussi sur un tel mode de surabondance. En parlant de l'union de l'humain avec le divin, il affirme que l'âme « devient Fils - le même Fils et pas un autre ». L'union sans confusion de Chalcédoine devient chez Maître Eckhart une totale identité. Toujours chez le même auteur, le détachement devient « néant ».

Les Pères Grecs nous ont habitué à ce que l'on pourrait presque appeler un « culte du terme exact ». Bien des crises théologiques et doctrinales ont été résolues par l'élaboration d'une terminologie adéquate, ou par la mise en valeur d'une indispensable distinction entre les termes. À la lecture de Maître Eckhart, nous ne pouvons manquer d'être gênés par ce que l'on perçoit comme une imprécision dans les termes - et qui est en réalité un « goût pour les extrêmes » qui est tout-à-fait volontaire, de la part de l'auteur. Celui-ci emploie ces expressions hautement paradoxales, afin de tendre à exprimer l'ultime et l'inaccessible.


§ 3. — Les Sept Signes.

Dans l'Évangile de Jean, les miracles nous donnent sept signes qui sont autant de balises dans le texte révélé. Assez curieusement, ces sept signes n'entrent pas dans la structure de l'Évangile de Jean, telle que nous l'avons étudiée dans le Commentaire. L'Évangile de Jean forme sa structure autour des Noms divins, et suivant une symétrie par rapport au pôle central du texte. Assurément, les sept signes doivent revêtir une signification particulière. Ces signes révèlent leur signification dans toutes sa lumière, lorsque nous scrutons les voies de la vie spirituelle.

Dans les extrêmes profondeurs de notre être, le Christ, qui est engendré par le Père ici et maintenant, nous couvre de l'Onction de l'Esprit. L'Esprit Saint, sous la motion du Christ, transforme nos Eaux originelles en Fleuve de Vie, métamorphose ce qui était à l'état potentiel, en une force agissante.

C'est bien ce que le Christ a fait aux Noces de Cana : il a transformé l'eau en vin (Jn. 2 ; 1 - 11 « Ce fut le premier signe », au verset 11), ce vin de l'ivresse spirituelle dont parle le prophète Joël :

Je répandrai de mon Esprit sur toute chair. Vos fils et vos filles prophétiseront, vos anciens auront des songes, vos jeunes gens, des visions. Même sur mes serviteurs, hommes et femmes, en ces jours-là, je répandrai mon Esprit.

Joël 3 ; 1 - 3.

L'effusion de l'Esprit doit atteindre tous ceux qui mettent leur foi dans le Christ. Lors de la Révélation du Sinaï, Moïse « prit de l'Esprit qui reposait sur lui pour le mettre sur les septante Anciens ». Or deux hommes étaient restés au camp : « bien que n'étant pas venus à la Tente, ils comptaient parmi les inscrits. Ils se mirent à prophétiser dans le camp ». On en avertit Moïse, qui s'exclama :

Puisse tout le peuple du Seigneur être prophète, le Seigneur leur donnant son Esprit ! (Livre des Nombres, 11 ; 25 - 29).

L'effusion de l'Esprit n'est pas le monopole d'une classe sacerdotale ou de quelques mystiques, mais concerne tous les disciples du Christ.

§ 4. — Le sens de l'épisode de la Visitation.

Sans doute, l'idée que le Christ soit engendré par le Père en nous-mêmes, dans nos ultimes profondeurs, ici et maintenant - cette idée peut-elle paraître surprenante. Or il nous faut porter attention à un passage de l'Évangile de Luc, dont on ne saisit pas toujours l'importance doctrinale : c'est le Récit de la Visitation (Lc. 1 ; 39 - 45). Après avoir reçu l'annonce prochaine de la Naissance du Messie, de la part de l'Archange Gabriel, Marie se rendit dans une ville de Judée, chez Zacharie et Élisabeth :

Dès qu'Élisabeth eut entendu la salutation de Marie, l'enfant tressaillit dans son sein et Élisabeth fut remplie du Saint-Esprit (...) disant : Oui, bienheureuse celle qui a cru en l'accomplissement de ce qui lui a été dit de la part du Seigneur !

Lc. 1 ; 41 - 45.

Existe-t-il un rapport entre le tressaillement de l'enfant-Précurseur - le futur saint Jean-Baptiste - à l'approche de l'Enfant-Jésus dans le sein de Marie, et l'engendrement du Fils au sein de l'âme humaine ? À ce moment du récit évangélique, nous nous situons bien sûr avant la Nativité du Christ, et c'est - en toute logique - le Précurseur qui salue la venue du Messie à naître. Bien plus tard, au cours de la vie du Christ, nous remarquons ce passage :

À cette heure même, Jésus tressaillit de joie sous l'action de l'Esprit-Saint et dit : Je Te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d'avoir caché cela aux sages et aux habiles, et de l'avoir révélé aux tout-petits. Oui, Père, car tel a été ton bon plaisir.

Lc. 10 ; 21.

Le tressaillement du futur saint Jean-Baptiste dans le sein d'Élisabeth devient le tressaillement de Jésus, bénissant le Père du fait que le grand Mystère du Salut est révélé aux humbles et aux petits.

Le Christ « tressaille dans l'Esprit-Saint », et c'est précisément ce qui se passe dans l'âme de celui qui opère une démarche de foi, lorsque le Christ y déverse le flot de l'Esprit-Saint en un Fleuve de Vie. Tel est le sens profond de l'épisode de la Visitation de Marie à Élisabeth.

C'est la démarche de foi qui est le déclencheur de l'effusion de l'Esprit-Saint en l'âme, effusion donnée par le Christ engendré du Père au plus profond de notre être intérieur. Sainte Élisabeth souligne ce point en disant de Marie : « bienheureuse celle qui a cru en l'accomplissement de ce qui lui a été dit de la part du Seigneur ». C'est bel et bien une question de FOI.

§ 5. — Le signe de la joie.

La joie est le signe indubitable de l'effusion de l'Esprit-Saint. Le Précurseur « tressaillit d'allégresse » dans le sein d'Élisabeth. À chaque fois que l'Esprit-Saint est donné, l'être humain est ineffablement rempli de joie.

Lorsque le Christ tressaillait de joie dans l'Esprit-Saint, bénissant le Père d'avoir donné la plénitude de la Vérité aux petits et aux humbles, Il continuait sa prière en disant :

Tout m'a été remis par mon Père et nul ne sait qui est le Fils si ce n'est le Père, ni qui est le Père si ce n'est le Fils, et celui à qui le Fils veut bien Le révéler.

Lc. 10 ; 22.

On croirait lire des versets de l'Évangile de Jean, et en réalité c'est dans l'Évangile de Luc que nous trouvons cette parole (10 ; 22). L'être humain ne peut connaître le Père que par la Révélation opérée par le Fils. Le Père engendre le Fils au plus profond de notre âme, et dans cet engendrement, le Fils nous apprend à connaître et à aimer le Père. La Trinité n'est pas une donnée abstraite, située quelque part dans les nuages… Elle constitue le cœur même de notre être, et la source de notre richesse intérieure.


- Chapitre VII -
L'usage du Symbole


Ce qui est pierre pour l'homme ordinaire est perle pour celui qui sait.

Jalaluddin Rumi.

La « Perle du Royaume » ne perd rien de son prix pour ceux qui ont eu le bonheur de la découvrir, du fait qu'elle est ignorée de ceux qui n'en ont jamais pu percevoir l'éclat.
La joie des premiers ne peut être oblitérée par la méconnaissance des seconds, qui s'ouvriront peut-être un jour à sa lumière.

Maurice Zundel. Quel homme et quel Dieu ? Éditions Saint-Augustin, 2008. p. 349.


§ 1. — Les trois premiers signes.

L'Être Global a répondu « Non » au projet divin, qui lui proposait de collaborer au processus évolutif de la création.
Il s'en est suivi la récapitulation de l'univers, suscitant un nouvel espace-temps, marqué par la finitude, l'entropie et la mortalité. Cela ne signifie pas pour autant que le Créateur ait abandonné cette nouvelle mouture de l'univers.
Bien au contraire : Il nous affirme sa constante sollicitude :

Dieu lui-même a dit : Je ne te laisserai ni ne t'abandonnerai
de sorte que nous pouvons dire avec hardiesse : le Seigneur est mon secours ; je ne craindrai pas.

Hb. 13 ; 6.

C'est ainsi que nous pouvons affirmer avec certitude - haut et fort - que les eaux qui vivifiaient en quatre larges fleuves spirituels les terres verdoyantes du Paradis, ces eaux n'ont pas disparu. Suite à la récapitulation, les terres sont réapparues desséchées et désertifiées. Les flots ont reflué dans les profondeurs, formant un grand lac mystique aux eaux dormantes, d'une totale pureté. Parfois, ces eaux bouillonnent et remontent à la surface, donnant vie à une surprenante oasis fertile, au milieu de l'immensité des étendues de sable brûlant, d'une totale stérilité.

Les Noces de Cana commencent par nous annoncer la transformation de l'eau de notre lac intérieur en le vin de l'ivresse spirituelle.

La Visitation nous montre le tressaillement mystique qui survient lorsque le Verbe souffle l'Esprit sur les Eaux de notre Être intérieur, les transformant en un Fleuve de Vie.

Le deuxième signe nous est obligeamment indiqué par l'évangéliste Jean lui-même : Il s'agit de la guérison du fils du fonctionnaire royal « basilikos » (Jn. 4 ; 43 - 54). Le dernier verset de ce récit nous dit : « ce fut là un second signe accompli par Jésus à son retour de Judée en Galilée ».

Après que Jésus ait dit à l'homme : « va, ton fils vit », le fonctionnaire royal se mit en route et descendit (èdè de autou katabainontos). « Ses serviteurs, venus à sa rencontre, lui dirent que son enfant était vivant » (v. 51).

Sans rien enlever à la vérité littérale du récit - vérité qui transpire dans toutes les lignes de ce texte - nous pouvons y trouver un enseignement spirituel très important : le fonctionnaire royal, croyant à la parole du Christ, descend. Il s'agit de la «descente» des Énergies divines jusqu'au fond de notre cœur, sous la direction du Christ. En arrivant au fond de notre cœur, nous nous apercevons que notre âme vit - tout comme le fonctionnaire royal trouve son fils guéri.

Qui est ce « fonctionnaire royal » si ce n'est nous-mêmes ? - Sommes-nous « royaux » ? Oui, certes, car nous sommes à l'Image de Celui qui, devant Pilate, affirmait sa royauté, même si son Royaume n'est pas soumis aux limites de l'univers auquel nous sommes familiers.

Quel est le fils de ce « fonctionnaire royal », si ce n'est notre être intérieur ? Celui-ci se trouve « vivant » et guéri, de par l'action du Christ. Dans ce récit, nous voyons que le « fonctionnaire royal » a formulé sa demande de façon claire et explicite. Cela souligne l'importance de formuler sa propre demande, et de le faire en termes positifs. Assurément, Dieu connaît nos besoins et nos nécessités, ainsi que ce qui se trouve au fond de notre cœur. Mais pour qu'Il exauce notre demande, il faut que nous prenions la peine de la formuler - et de la formuler positivement, en ne nous bornant pas à indiquer ce qu'il faudrait éviter… C'est un enseignement qu'il est important de remarquer.

Nous trouvons le troisième signe immédiatement dans la suite du texte de l'Évangile de Jean : il s'agit également d'une guérison - celle du paralytique à la piscine de Bethesda (Jn 5 ; 1 - 16).

Ici, nous nous trouvons en présence de la « mer intérieure », sous la figure de la piscine de Béthesda. Les eaux déploient leur puissance que si elles se mettent à bouillonner. Sauf qu'il s'agit ici de la piscine à cinq portiques, c'est-à-dire de l'ancienne Loi. Et cette Loi ne produit son effet que pour un seul individu à la fois, en ce sens qu'elle est incapable, par ses prescriptions textuelles, de sauver l'humanité.

Notre mer intérieure, quant à elle, se met à bouillonner sous la motion du Christ, et par l'Énergie de l'Esprit. Cette mer intérieure devient tout entière un Fleuve de Vie, qui ne connaît aucune des limites de l'ancienne Loi.


§ 2. — Le nom de la « mer intérieure ».

Comment appellerons-nous cette mer intérieure ? Il existe en Dieu la « Sagesse divine », qui contient l'ensemble des informations concernant toutes les possibilités susceptibles d'être réalisées, dans la création. Selon les théologiens, il est nécessaire qu'existe cette « Sagesse divine », afin que la création soit tout simplement la mise en œuvre des potentialités existant de toute éternité en la Sagesse divine. En aucun cas, la création ne peut représenter « quelque chose de nouveau » pour la divinité. Il est vrai que le « Dieu biblique » ne recule pas devant la nouveauté ! Par ailleurs, le Dieu des philosophes est un absolu auxquel il est impossible d'ajouter ou de retrancher quelque chose… Le Dieu de la Bible est vivant et n'est pas figé dans les impératifs de l'Être. Malgré tout, il est possible d'admettre l'existence d'une « Sagesse divine » en la Trinité, car, assurément, toute information relative à la création est possédée éternellement par Dieu.

Dans l'œuvre de la création, Dieu suscite la « Sagesse créée » - à laquelle le Livre des Proverbes fait allusion lorsque la Sagesse elle-même émet cette parole : « Il (Dieu) m'a créée (la Sagesse) au début de ses œuvres ». L'existence de la Sagesse créée est donc avérée. - En ce qui concerne les autres passages bibliques qui parlent de la sagesse, il s'agit généralement du nom donné au Christ, qui est la Sagesse par excellence. L'assimilation de la Sagesse à la Personne du Christ se retrouve également dans les textes liturgiques :

Ce n'est pas en la sagesse que nous nous glorifions, ni dans la puissance ou les trésors, mais dans la Sagesse du Père hypostasiée, car il n'est d'autre Saint que Toi, Jésus-Christ.

Matines du 6 Septembre. Hirmos de la troisième Ode du premier Canon, dédié à l'Archange Michel. Ménée de Septembre. Diaconie Apostolique 1982. p. 71.

En notre Étude sur la Prédestination, nous avons fait connaissance avec la notion de « science moyenne », telle qu'elle était présentée par Molina (Étude XIII : La redoutable question de la prédestination. chap. « La pente du déterminisme »).

Il s'agit de « l'arborescence des possibles » : c'est l'ensemble des informations concernant les choix qui se présentent à nous devant notre vie : à chaque instant, nous pouvons choisir entre telle ou telle option. L'ensemble de ces choix font un «arbre» gigantesque qui représente notre liberté. Au bout du parcours, il y a le but à atteindre auquel, si nous y parvenons, mènent de nombreux chemins, plus ou moins directs.

Par cette conception, Molina donnait une solution élégante à la problématique de l'omniscience divine, par rapport à l'exercice de notre liberté. En fait, nous sommes parfaitement libres de nos choix, mais tous les chemins possibles sont connus de toute éternité par Dieu. Nous ne faisons que parcourir des chemins parfaitement connus par le Créateur (cfr. Étude XV : Les voies de la vie spirituelle. chap. « Le GPS et Molina »).

Il est intéressant de constater que l'un des arguments présentés par les déterministes est la question suivante : « où donc se trouve cette arborescence des possibles ? » Elle ne peut être qu'en Dieu, en la conscience divine. Dans ce cas, le fait que nous choisissions un chemin plutôt qu'un autre est une nouveauté qui vient « changer quelque chose » dans la conscience divine… Comme Dieu est absolu, c'est chose impossible.

En fait, ce qui se trouve en Dieu, c'est la « Sagesse divine », qui contient toutes les potentialités qui se réalisent dans le processus de la création. Cette sagesse est incréée. La « Sagesse divine » est une propriété de la Nature divine qui, en tant que Nature, est commune aux Personnes trinitaires. Lorsque nous parlons de Sagesse divine, il ne s'agit donc en aucun cas de l'ajout d'une « quatrième personne de la Trinité » !

La « mer intérieure » dont nous avons parlé n'est autre que la « Sagesse créée » qui fait écho à la Sagesse divine.

Nous pouvons dire que la Sagesse créée n'est autre que l'arborescence des possibles décrite par Molina : il s'agit de l'ensemble de tous les chemins qui se présentent à notre choix.

En fait, la Sagesse créée est bien plus large que cela : elle contient les Logoi de chacun des éléments de la création. Nous savons déjà que le « logos » d'un être humain par exemple, est à la fois :

1) l'Image de Dieu qu'il porte en lui, car il est le Temple de Dieu ;
2) la structure fondamentale qui lui donne l'existence et :
3) troisième élément et qui n'est pas le moindre : le BUT qui est assigné à son existence, et qui n'est autre que la divinisation : la participation au divin par adoption.

Ce « but » aspire l'être humain vers son ultime réalisation : il s'agit d'une causalité inverse, qui va du futur au passé. Chaque élément du cosmos a son « logos », mais à son niveau. Le but d'un animal est la finalité de son évolution biologique - ce qui permet de penser que l'espèce animale évolue, aspirée par la forme la plus parfaite lui est assignée ultimement. Là aussi, l'évolution - même biologique - et « aspirée » par sa finalité.

Ceci étant dit, nous n'appellerons pas pour autant la « mer intérieure » du nom de « Sagesse créée ». Car une telle appellation est tributaire d'une certaine théologie - la Sophiologie - à laquelle nous ne désirons pas souscrire. C'est pourquoi nous désignerons la « mer intérieure » du nom de « surconscient ». C'est un terme relativement neutre, qui n'est pas trop chargé de significations parasites.

Si le surconscient abrite l'arborescence des possibles, ainsi que la finalité qui nous est assignée, il n'est pas étonnant que ce surconscient sache avant nous et bien mieux que nous quel est le chemin optimal que nous avons à emprunter, pour réaliser notre plein épanouissement. Bien sûr, nous faisons à chaque instant des erreurs, et ce n'est pas ce chemin optimal que nous prenons ; mais, à chaque fois, le surconscient « recalcule » la trajectoire optimale, et nous la suggère…


§ 3. — Les quatrième et cinquième signes.

Le quatrième signe est celui de la multiplication des pains (Jn. 6 ; 1 - 15). Le récit commence par ces mots : « Après cela, Jésus s'en alla de l'autre côté de la Mer de Galilée ou de Tibériade ». Mystiquement, nous nous trouvons de « l'autre côté » de la mer intérieure : auparavant, nous étions du côté de la descente ; maintenant, nous nous situons du côté de la montée.

En effet : « Jésus gravit la montagne et s'y assit avec ses disciples » (v. 3). Il s'agit véritablement d'une ascension, des profondeurs du cœur jusqu'au niveau de la conscience. La mer intérieure, une fois vivifiée, est devenu Fleuve de Vie. Ce courant d'eau vivifiante remonte jusqu'à la surface du désert, pour former une source abondante. Cette source donnera la vie à une oasis prospère et verdoyante, au milieu des étendues désertiques.

Jean signale ce détail : « il y avait beaucoup d'herbe en cet endroit » (v. 10). Dans la réalité littérale du récit, cela permet à la multitude de s'asseoir confortablement. Mais dans le sens mystique qui transparaît au-travers du texte, nous y voyons une allusion à la fertilité nouvelle de notre être intérieur, fécondé par les eaux vivifiantes.

Nous ne nous proposons pas ici de scruter l'ensemble du message contenu en ce récit de la multiplication des pains. Nous l'avons fait dans le Commentaire de l'Évangile de Jean (Étude XXV). Il s'agit simplement ici de relever la signification du quatrième signe, en tant qu'étape dans le processus de la vie spirituelle.

Le cinquième signe est l'épisode où nous voyons Jésus marcher sur les eaux (Jn. 6 ; 16 - 21). Il s'agit du pivot de l'Évangile de Jean, dont nous avons relevé l'extrême importance dans le « Commentaire » (Étude XXIV). Ce que nous désirons particulièrement remarquer ici, c'est la parole que Jésus dit, lorsqu'il révèle le Nom divin aux disciples : « JE SUIS, ne craignez pas ».

L'importance de cette injonction « n'ayez pas peur » transparaît dans le fait qu'elle se trouve à cet endroit névralgique de l'Évangile de Jean. Nous retrouvons cette injonction à l'issue de la Transfiguration du Christ, lorsque Jésus, s'approchant des disciples qui étaient face contre terre, les toucha et leur dit « relevez-vous, et n'ayez pas peur » (Mt. 17 ; 7). Mathieu est le seul qui nous rapporte que Jésus les toucha, et les exhorta à ne pas se livrer à la frayeur.

Le contraire de l'amour n'est pas la haine, mais plutôt la peur.

Jean Lerède.

C'est la peur que les autres nous inspirent qui nous porte à avoir envers eux des comportements d'agression et de cruauté. Et plus profondément, c'est la peur de reconnaître nos propres faiblesses qui nous incite à bâtir autour de nous la carapace protectrice d'un personnage orné des perfections que nous souhaiterions détenir.

À ce moment, toute personne qui menace l'existence de ce personnage fictif nous inspire la plus grande peur, car à ce moment-là, nous imaginons que chacun pourrait voir à découvert nos manques et nos imperfections. Et nous nous mettons à haïr la personne ou l'ensemble des gens qui seraient, selon nos fantasmes, susceptibles de détruire la protection que nous avons bâtie avec grande peine et tant de difficultés, « bétonnant » nos aspirations les plus secrètes, muselant les talents qui nous sont propres.

Assurément, si nous dépensons tant d'énergies à nous aligner sur le conformisme social, c'est autant de forces intérieures qui sont gaspillées au détriment - à la fois de notre authenticité, et du développement de notre vie intérieure.

L'amour parfait bannit la crainte.

I Jn. 4 ; 18


§ 4. — Symboles et suggestion.

Nous savons que l'ascension qui se produit à partir du surconscient, est sous l'égide de l'Esprit-Saint. Autant la descente, qui était sous la motion du Verbe, se situait dans le domaine du langage - autant l'ascension échappe au langage humain et ne peut s'exprimer en mots. Cette ascension est ineffable. Pourtant, l'être humain n'est pas abandonné à lui-même. Il est invité être attentif à ce qui lui est annoncé, par d'autres voies que les paroles. Soyons attentifs aux symboles qui surgissent devant nous ; soyons vigilants aux murmures de la suggestion qui nous parvient.

Le signe est une indication purement conventionnelle, qui fait passer un message étranger à sa nature. Par exemple, un feu vert signale le fait que l'on peut passer - mais un feu bleu ou violet ferait tout aussi bien l'affaire, pourvu que tout le monde s'entende sur sa signification. De plus, la nature d'un feu vert, qui est celle d'un appareil électrique émettant un rayon lumineux d'une certaine fréquence, n'a absolument rien à voir avec la nature mentale du message qui interdit le passage.

Le symbole, quant à lui, contient en lui la présence de ce qu'il signifie. Par exemple, l'icône du Christ Pantocrator est un symbole, car c'est icône contient en elle-même la présence du Christ. La Croix est aussi un symbole essentiel : elle contient en elle-même la totalité de la Vérité révélée.

La Croix et l'icône du Christ Pantocrator sont des symboles à ce point puissants, que l'un d'entre eux suffirait, pour que le Chrétien puisse avec lui construire l'ensemble de sa vie spirituelle. Au Chrétien, une seule icône suffirait pour qu'il puisse prier en sa présence, et c'est le cas tout particulièrement de l'icône du Christ Pantocrator. De même, rien ne manquerait au Chrétien qui prierait devant une simple croix (sans corpus) fixée au mur. D'ailleurs, on se fait souvent la réflexion, qu'il serait préférable de prier devant une simple croix, que de prier devant d'affreuses images religieuses qui présentent une vision mensongère de l'une quelconque des scènes de la vie du Christ.

Le symbole du yin et du yang est un exemple particulièrement éclairant de ce qu'est un symbole : graphiquement, il contient ce qu'il représente - à savoir le surgissement d'un élément au cœur même de son opposé : la divinité qui surgit au cœur de l'humanité, par l'incarnation - et l'humanité qui surgit au cœur de la divinité, par la divinisation. Plus largement, le symbole du yin et du yang nous montre que « les parallèles se rejoignent » dès lors que nous arrivons au niveau divin. La logique d'ici-bas n'est plus de mise, lorsqu'on arrive au niveau ultime.

Les Énergies divines, transitant par la « mer intérieure » désormais transformée en « Fleuve de Vie » - ces Énergies divines remontent vers le conscient, sous des formes qui sont étrangères au langage humain. L'ascension de ses Énergies du fonds de notre âme jusqu'à notre niveau conscient, se fait sous forme de suggestion.

Comment parler de la suggestion, alors même qu'il s'agit de ce qui ne peut être cerné par le langage humain ? De prime abord, il s'agit d'un problème insoluble. C'est fort difficile à identifier, car il s'agit d'une action qui se passe sur les trois niveaux : biologique, psychique et spirituel. La suggestion est donc proprement indicible, mais elle est ressentie à la fois physiquement, psychologiquement et spirituellement. Si nous laissons le « passage libre » à la suggestion, cela entraîne une amélioration et un épanouissement à la fois physique, psychique et spirituel. Inversement, si la suggestion est brimée ou bloquée, nous ressentons un mal-être et un inconfort sur les trois niveaux d'expérience. Cela peut aller jusqu'à la maladie ou l'incapacité.

Nous pouvons cependant cerner cette réalité en prenant un exemple. L'Office divin se fait entièrement en mode «suggestion». Lorsque nous chantons la louange divine quotidiennement, et pendant une longue période, nous nous mettons sous l'influence d'une suggestion très puissante et très profonde.


§ 5. — Les propriétés de la suggestion.

Quelles sont les caractéristiques de la suggestion ?

1) Ce que nous ne faisons pas.

Tout d'abord, c'est quelque chose que nous ne faisons pas ! Nous ne faisons pas l'Office divin : c'est quelque chose qui se passe - et que nous laissons passer en nous. Nous nous « connectons » sur un espace-temps qui est autre que celui dans lequel nous vivons, et nous nous « branchons » sur une louange qui résonne éternellement autour du Trône divin. À un moment donné - puisque nous vivons dans un monde limité et dans une temporalité séquentielle - nous devons nous « débrancher » de cette réalité, et revenir à notre vie quotidienne.

L'Office divin - comme toute oeuvre de la suggestion - n'est pas notre réalisation ; elle n'est aucunement un spectacle : il serait extraordinairement déplacé d'applaudir à la fin… L'Office divin n'est pas un spectacle, car il n'est pas question d'y «assister» : il n'y a pas de spectateurs. D'ailleurs un ermite n'attend pas d'hypothétiques spectateurs pour accomplir la louange divine, vivant dans un ermitage situé sur le flanc d'une haute montagne. La louange divine, tout comme l'ensemble de la vie spirituelle, est ennemie de la publicité, des médias, du bruit, du vacarme, de l'agitation, du stress - bref, d'une bonne partie de ce qui constitue le monde contemporain !

2) Ce qui est discret.

La suggestion ne se fait pas entendre à grand fracas… C'est un souffle d'air, un murmure discret, une faible impulsion qui se produit au fond de notre âme. Généralement, ce signal à la limite du perceptible est noyé dans l'abondance des parasites que sont les bruits du monde.

Qu'une simple brise se lève, qu'elle écarte à peine le voile au seuil du mystère infini, et le Seigneur te prendra la main. Il te mènera tendrement, sans bruit, sans vaine effervescence, au plus secret de sa Maison. Cette vérité que tu cherches est effarouchable, subtile.

Jalaluddin Rumi.

Dieu est une nuance si délicate, si fragile, que le moindre bruit peut Le couvrir et L'éteindre.

Il faut que nous nous retirions pour Lui offrir la transparence divine où son Visage pourra se refléter.

Nous voyons alors naître en nous un « moi » tout neuf, portés que nous sommes par cette Présence au-dedans de nous.

Il y a un univers de relations infiniment subtiles, dans lequel nous introduit précisément le Christianisme. Il ne s'agit pas d'une musique composée d'une seule note qui serait tenue sans nuance, toujours avec la même intensité.

Maurice Zundel. Ta Parole, comme une Source. éd. Anne Sigier. p. 419 - 421. Homélie pour le 24e et dernier Dimanche après la Pentecôte.

3) La distance.

Pour percevoir le murmure de la suggestion, il convient de cultiver le silence et la sérénité, et pour ce faire, de se placer mentalement à une certaine distance de soi-même.

C'est en se considérant soi-même, comme étant légèrement à l'extérieur de soi, que l'on peut voir agir la suggestion. Si l'on est totalement immergé dans le monde, ses fracas et ses soucis, nous ne verrons rien. Par contre, si nous cultivons l'habitude d'être témoins de nous-mêmes, nombres de vérités s'ouvriront devant nos yeux. Lorsque nous envisageons un problème qui se pose dans notre existence, détaillons les possibilités qui se présentent à nous : élaborons les « hypothèses ». En les énumérant, il est important de laisser un casier libre qui laisse une place pour les autres options. Ainsi faisait-on lors du repas de la pâque juive, où un siège et une assiette était laissés pour pouvoir accueillir le mendiant ou le voyageur de passage. Cet usage symbolise très bien ce casier libre qui permet aux rationnel de collaborer à sa manière, comme un enfant que l'on encourage.

4) Le lâcher-prise.

L'attitude d'accueil de la suggestion est un abandon confiant, un lâcher-prise. Bien évidemment, nous ne sommes aucunement maîtres de la suggestion. Comme elle se fait en nous, tout le défi est de la laisser faire. Dans ce domaine, une volonté propre de notre part étouffe toute possibilité de suggestion. Le lâcher-prise est tout un art, et impose des limites à un « Moi » trop envahissant. Le lâcher-prise est synonyme d'abandon, de détente, de déconnexion des facultés conscientes, de silence et de sérénité : il s'agit de se couper de ses adhérences.

4) Assurément, l'œuvre spirituelle ainsi que la suggestion qui l'inspire sont absolument inutiles, aux yeux du monde. La très grande majorité des gens qui nous entourent estime que tout cela ne sert à rien. En fait, cette gratuité est un don précieux. La perle fine qui est achetée par le marchand qui, pour l'acquérir, vend tous ses biens (Mt. 13 ; 45 - 46) est de nulle valeur aux yeux des gens du monde. Suivant les critères extérieurs, la méditation ne sert à rien et la vie spirituelle est inutile… En réalité, c'est justement ce qui en garantit la valeur. Rien n'est plus précieux que l'inutilité apparente de la recherche de l'intériorité.

5) La répétition.

De la répétition surgit l'illumination.
Lors du chant de l'Office divin, il arrive très fréquemment qu'un passage des Écritures ou un verset des Psaumes révèle soudain tout son sens, alors même que ce texte a été lu ou chanté d'innombrables fois. Certains Offices mineurs sont célébrés sans aucun changement d'une fois à l'autre, à part quelques détails. Cela n'empêche nullement qu'ils fournissent des vérités nouvelles à ceux qui les célèbrent.

L'accumulation quantitative devient mutation qualitative.

Jean Lerède.

Ceci ne justifie nullement le ritualisme ou le formalisme. La répétition en elle-même n'est pas une valeur en soi. Il s'agit en réalité d'une répétition par accumulation différenciée : répétition certes, mais à chaque fois vécue différemment. Aucune vérité essentielle - en ce qui relève de la vie intérieure - n'est acquise en une seule fois. Il faut plusieurs coups de marteau pour enfoncer un clou ! La mentalité du « tout, tout de suite », est étrangère à la spiritualité.

Il faut du temps, beaucoup de temps, pour parvenir à une véritable compréhension intérieure. La spiritualité « presse-bouton » est une illusion. Dans le processus de la vie spirituelle, il faut de nombreuses années pour acquérir des vérités à la fois profondes et toutes simples, qui, souvent, tiennent en une phrase. Simplement, il y a une grande différence entre la connaissance intellectuelle et la connaissance du cœur. On peut facilement connaître quelque chose intellectuellement, sans l'avoir pour autant réalisée dans sa vie intérieure.

Il existe un « facteur temps » : on ne fabrique pas un pain en un instant : il faut un certain temps pour pétrir, faire lever la pâte et procéder à la cuisson. Un pain fait trop rapidement sera déficient, tant au point de vue de la saveur que de la consistance.

De même, entre la réception de la suggestion et sa réalisation, il peut exister un vaste espace de temps qui est une «gestation». La gestation est au cœur de la suggestion, comme le suggère l'une des étymologies possibles de ce terme : «sub-gestare» - ce qui est sous la gestation, ce qui en constitue l'origine et le fondement.

Apparemment, pendant cette période, il ne se passe rien. Et pourtant, sans que nous en ayons conscience, c'est là où a lieu l'élaboration la plus essentielle. Il nous est impossible de savoir combien doit durer la « gestation », mais ce n'est qu'après que celle-ci se soit déroulée, que peut surgir un résultat qui soit à la fois authentique, profond et qui correspond à nos besoins réels.

6) L'échelle de temps.

Il est nécessaire de faire preuve de discernement, par rapport à la suggestion. Celle-ci est souvent déconcertante, car nous ne savons pas, au départ, suivant quelle échelle de temps elle est constituée. S'agit-il d'une suggestion qui concerne l'ensemble de notre projet de vie - ou même au-delà de celle-ci ? Cette suggestion s'adresse-t-elle à un épisode de notre existence, beaucoup plus limité dans le temps ? Et dans ce cas, la suggestion concerne-t-elle le futur immédiat, ou nous donne-t-elle une information sur une perspective plus lointaine ? La suggestion ne désigne pas seulement le futur : elle procure également du sens sur le passé, sur les événements qui nous sont survenus pendant notre vie. À un moment donné, en un éclair, nous percevons le sens et la finalité d'un cortège de faits qui nous sont arrivés à telle période de notre existence. À bien des reprises, la suggestion vient éclairer le passé.

Il est bon de nous rappeler que le Créateur est Maître du temps, et nous adresse donc des messages qui ne sont pas soumis à nos limitations. D'autre part, le but du Créateur est généralement différent de nos petites ambitions : Il veut que nous Le connaissions et que nous L'aimions - l'amour étant indissociable d'une démarche de connaissance. Par contre, le Créateur ne nous aidera pas prioritairement satisfaire nos ambitions de reconnaissance sociale, ni la réalisation de nos projets qui sont trop souvent l'expression d'un Ego hypertrophié.

Enfin, « nul n'est jamais monté au ciel confortablement » - comme le disait saint Isaac le Syrien - et il ne faut pas s'attendre à ce que le Créateur s'applique à augmenter le confort de notre existence. Tout cela peut rendre la suggestion que nous recevons, plutôt déconcertante. Ajoutons le fait que le Créateur a de l'humour : bien souvent, les suggestions qu'Il nous envoie ont pour premier effet de « dégonfler » le digne personnage que nous nous appliquons à construire pour améliorer fictivement notre image personnelle. Bref, pour tout cela, un discernement attentif est nécessaire.

7) L'aura.

La suggestion agit en éveillant en nous des intuitions qui ne peuvent être traduites par des paroles. Ces intuitions peuvent être aisément reconnues comme provenant du surconscient, suivant leur « aura », si l'on peut employer cette expression. Si l'impression générale que donne cette intuition offre les caractéristiques de lumière, de sérénité et de paix, elle provient authentiquement du surconscient. Par contre, si l'« aura » de cette intuition éveille une impression d'obscurité, de pesanteur - une atmosphère conflictuelle, cette intuition est négative et doit être ignorée.

8) Les actes symboliques.

Par ailleurs, la suggestion met sur notre chemin ce que nous pouvons appeler des actes symboliques. Ils sont multiformes. Il peut s'agir d'une parole entendue, comme le « tolle, lege » qu'Augustin d'Hippone entendit, et qui détermina sa destinée. Sainte Marie l'Égyptienne entendit également une voix au loin, qui l'incita à traverser le Jourdain et à s'enfoncer au désert. Il peut s'agir de la rencontre fortuite d'un objet - d'un petit événement qui nous arrive, et que l'on peut lire comme ayant une portée symbolique, ou de tout autre détail de la vie quotidienne qui serait considérée comme un « hasard » par une personne indifférente, mais qui revêt une indéniable signification pour celui qui y est vigilant et attentif.

La vigilance et l'attention sont nécessaires, afin de ne pas « passer au-dessus » d'un détail hautement significatif. Après que nous ayons préalablement formulé clairement, « en mots », et d'une façon positive, notre requête, soyons assurés qu'après un certain temps, le surconscient mettra sur notre chemin une suggestion qui nous apportera au moins un élément de réponse. Il est hautement probable que cet élément de réponse soit au plus haut point imprévu. Il y a de grandes chances qu'il se présente sous une forme ou dans un contenu auxquels nous ne nous attendons pas.

Prenons garde à ne pas repousser le message, sous prétexte qu'il ne correspond pas à ce que nous attendions. Très fréquemment, le surconscient répond à la question que nous aurions dû poser, plutôt qu'à celle que nous avons très imparfaitement présentée. À cet égard, le surconscient fait preuve de davantage de sagesse que nous. Enfin, n'oublions pas que le surconscient fait souvent preuve d'humour, et soyons prêts à recevoir un élément de réponse qui met à mal le beau personnage que nous nous sommes créés…

9) La liberté du Créateur.

Remarquons le fait que le Créateur déteste cordialement que nous prétendions Lui indiquer ce qu'Il est censé accomplir ! Surtout, ne Lui disons pas quoi faire... La suggestion créatrice est non-spécifique : ne limitons pas l'horizon d'action du surconscient. La suggestion créatrice élabore sur le but, et non pas les moyens. Dans nos requêtes suggestives, gardons-nous bien de limiter le temps ou d'indiquer la manière par laquelle la réponse serait censée nous parvenir… Faisons preuve d'une grande ouverture, sans jugement, et sans poser de barrières. Cela peut se résumer à cette sentence : « Demandez le grand, et de plus, vous recevrez le petit... »

Prenons garde à ne pas penser que la réponse qui nous sera donnée soit dans la droite ligne de la piété bornée et de la dévotion obtuse. N'oublions pas que les plus dangereuses tentations viennent d'une compréhension limitée ou fanatique de ce qu'est la vertu. - Assez souvent, le Créateur écrit droit avec des lignes courbes, et ce d'une façon assez surprenante.

10) Le péril de la rationalité.

Le plus grand danger, et le plus fréquent, c'est d'assassiner la petite fleur de la suggestion en y déversant l'amoncellement de cailloux de notre pensée rationnelle. C'est le cas, neuf fois sur dix. Nous nous disons : « ce n'est pas raisonnable ! Que diront les gens ? Et puis ce n'est pas très convenable… ». La raison, en tant que mode de pensée exclusif, se laisse difficilement détrôner.Ce sont autant de prétextes que nous invoquons pour ne pas mettre en pratique la suggestion qui nous est apportée. Et nous serons toujours malheureux de ne pas l'avoir fait. Car le chemin du bonheur est de nous réaliser à tous les niveaux de notre être, et de cheminer humblement avec le Seigneur qui nous a créé :

Ont a fait savoir, homme, ce qui est bien, ce que le Seigneur réclame de toi :
rien d'autre que d'accomplir la justice, d'aimer avec tendresse,
et de marcher humblement avec ton Dieu.

Michée 6 ; 8.


§ 6. — L'avant-dernier signe.

Le sixième signe est la guérison de l'aveugle-né (Jn. 9 ; 1 - 41). Assurément, Jésus, en prenant de la boue de la terre pour oindre les yeux de l'aveugle, fait le geste même qu'Il avait accompli en façonnant l'argile pour créer Adam. Il révèle par là qu'il est Lui-même le Créateur : ce qu'Il est venu accomplir parmi nous n'est rien de moins que la Nouvelle Création (voix Étude XXVII).

Nous ne reviendrons pas sur ce point, ni sur bien d'autres qui ont été analysés dans le Commentaire de l'Évangile de Jean. Comme pour les autres « signes », notre méditation portera sur la signification de ce récit, en ce qui concerne le processus de la vie spirituelle.

Le Christ commence par faire un geste qui semble totalement inefficace : il enduit les yeux de l'aveugle avec de la boue - et apparemment, cela ne résoud rien : l'aveugle reste aveugle. Mais il ordonne d'aller à la piscine de « l'envoyé ». L'aveugle s'en va, en tâtonnant, vers cette destination.

Lors de la rencontre avec la Samaritaine, nous avions un symbolisme vertical : il s'agissait de « descendre dans le puits », afin d'atteindre la nappe phréatique qui s'étend sous le désert. Le puits est un lieu d'obscurité, où brille au plus profond, le reflet de la surface de l'eau. Cela rejoint le symbolisme de la caverne, synonyme de mort. C'est le royaume du mystère et du silence, où nous apercevons cependant la lueur naissante d'une autre réalité.

Ici, nous avons un symbolisme horizontal : l'aveugle doit se rendre en un lieu, mais en attendant, il y a autant d'obscurité que dans le puits : ses yeux ne peuvent voir. La grande majorité des êtres humains ne parcourt pas ce chemin d'intériorité, et par conséquent n'arrive pas à l'eau salvatrice. L'aveugle, quant à lui, le fait : il se lave lui-même les yeux à la fontaine, en ce sens qu'il accomplit lui-même une action concrète ; il s'engage physiquement. Il est important de « faire des choses »: il s'agit de réaliser dans notre existence, l'expérience du Royaume. La démarche spirituelle ne reste pas une abstraction. En se lavant les yeux, l'aveugle guérit, car il a fait la lumière dans son univers intérieur ; il a libéré les énergies et les potentialités qui y étaient contenues.

L'aveugle-né progresse vers la fontaine où il est envoyé, en tâtonnant : c'est en tant qu'aveugle qu'il parcourt ce chemin. Il s'agit typiquement de la gestation. C'est cette « progression à l'aveuglette » où - non seulement nous ne voyons pas où nous allons, mais encore nous sommes portés à penser qu'il ne se passe rien…

Il s'agit de croire que c'est dans le silence où l'on ne fait rien apparemment - que l'on puisse atteindre l'extrémité de l'univers.

Maurice Zundel. Ta Parole comme une source. éd. Anne Sigier. p. 44.

Certes, selon l'analyse rationnelle, c'est un temps d'attente et d'apparente immobilité. Mais c'est précisément pendant ce temps que se réalisent les choses les plus importantes, en dehors du niveau de la conscience.

...en ce monde intérieur, ce monde silencieux, ce monde qui ne sait pas courir, ce monde où l'on est caché en Dieu et où l'on atteint le secret suprême de la vie sans rien dire, dans une offrande de soi-même qui est le seul espace où la Lumière divine puisse se répandre.

Ibid.

Ce n'est pas parce que certaines choses ne sont pas perceptibles par la conscience, qu'elles n'existent pas ! « Heureux ceux qui croiront sans avoir vu » (Jn. 20 ; 29), est une béatitude qui nous est spécialement adressée. En parcourant ce chemin, l'aveugle-né abdique de sa volonté propre et se met entre les mains du «Suggesteur». Sa progression dans l'obscurité est la figure du fait qu'il est entièrement présent au monde, mais n'est déjà plus de ce monde.

« L'aveugle s'en alla, il se lava et il REVINT voyant clair » (Jn. 9 ; 7). Il est revenu : c'est un point qu'il faut remarquer. À partir du moment où le Christ reposa sur notre mer intérieure et la transforma en Fleuve de Vie, ses Énergies libérées remontent jusqu'au niveau conscient, sous forme de suggestion. Ainsi donc, l'homme désormais voyant revient au niveau conscient.

L'homme revenu au niveau conscient subit immédiatement l'assaut du rationnel, qui s'exprime dans le récit par les interrogations inquisitrices des « voisins et gens habitués à le voir mendier auparavant » (v. 8), c'est-à-dire de ceux qui sont restés au niveau de la vie aveugle. Ceux-ci soumettent le nouveau voyant à un feu nourri de questions totalement rationnelles : il est impossible que quelqu'un qui soit aveugle de naissance ait guéri de la sorte. Les autorités se joignent à ce feu roulant de questions, en affirmant que « cet homme ne vient pas de Dieu, puisqu'il n'observe pas le sabbat » (v. 16). L'auteur du miracle - le Christ lui-même - reste caché : il est hors d'atteinte de cette enquête scientifique… Car nous sommes déjà dans le domaine de l'Esprit-Saint, qui, comme nous le savons, est étranger au langage humain.

Les parents sont convoqués : ils refusèrent de répondre clairement, « par peur des juifs » (v. 22). Nous voyons ici réapparaître la peur - celle dont le Christ avait dit à ses disciples de se garder, lors de la traversée du lac de Galilée. Ce qui est remarquable dans ce récit, c'est de voir à quel point celui qui était précédemment aveugle-né - ayant désormais accès à un niveau de conscience incomparablement supérieur à ce qu'il vivait auparavant - rencontre immédiatement l'exclusion et l'ostracisme social. Exclusion de la part de ses parents : pour eux, il est pratiquement devenu un étranger ; il se gardent bien de témoigner en sa faveur : « Il a l'âge ; il s'expliquera bien lui-même » (Jn. 9 ; 21). Exclusion de la part des autorités publiques, qui s'efforcent de le ridiculiser et d'anéantir sa crédibilité.

C'est ainsi que se dégage la signification de cet avant-dernier signe : dès lors que je cultive ma vie spirituelle, que j'approfondisse mon intériorité, que j'aiguise ma vigilance quant aux suggestions qui me parviennent du surconscient - à ce moment même, dès ce moment-là, je deviens une sorte de « Martien » par rapport aux gens de mon entourage - pour qui il n'existe d'autre logique que celle de la matérialité. Mon existence ne peut désormais plus être « standard », même si au niveau des apparences, rien ne m'oblige à adopter des comportements extraordinaires. Mais chacun, autour de moi, sentira que quelque chose a totalement changé, et ceux qui vivent à la surface d'eux-mêmes adopteront intuitivement un comportement hostile ou méprisant. La reconnaissance sociale est un levier puissant de l'activité humaine. Nombreux sont ceux qui sont prêts à beaucoup de sacrifices afin d'être reconnus par les autres, et de voir exposée en plein jour leur réussite matérielle. Renoncer à tout cela, être en butte à l'incompréhension et à l'étonnement d'autrui, c'est une ascèse dont il ne faut pas sous-estimer les difficultés.


§ 7. — Le septième et dernier signe.

Le miracle n'est pas en discordance avec les « lois » de la nature, qui expriment simplement le déterminisme statistique des phénomènes livrés à leur propre automatisme.
Le miracle réalise, au contraire, par intermittence, la vocation la plus fondamentale de l'univers qui est d'exprimer Dieu, en laissant transparaître « la Lumière de son Visage » et en suggérant, par là-même, un ordre cosmique où l'on passerait de quelque chose à quelqu'un.

Maurice Zundel. Quel homme et quel Dieu ? Éditions Saint-Augustin, 2008. p. 285.

Le septième et dernier signe est le récit de la résurrection de Lazare de Béthanie (Jn. 11 ; 1 - 46). Juste avant ce récit, l'évangéliste nous signale que Jésus s'était retiré au-delà du Jourdain « où Jean avait baptisé » (10 ; 40). Le récit commence donc dans l'immersion en les eaux originelles. Nous sommes, en quelque sorte, au fond du puits de Jacob…

À l'annonce de la maladie de Lazare, le Christ « resta encore deux jours à l'endroit où il se trouvait » (11 ; 6). Le récit s'empresse de nous préciser que « Jésus aimait Marthe et sa sœur et Lazare » (v. 5). Ce n'était certes pas par négligence que Jésus paraissait perdre son temps ! Loin d'être de la négligence, l'attitude de Jésus met précisément en lumière le phénomène de la « gestation » : cette période où selon les apparences, il ne se passe rien - mais où s'élabore l'essentiel, au-delà de toute perception consciente. Ensuite, Jésus annonce aux disciples qu'ils s'en vont en Judée. Et il dit ces paroles : «quand on marche la nuit, on trébuche parce qu'on n'a plus la lumière» (v. 10). Comme l'aveugle-né, c'est dans la nuit de la gestation qu'il faut progresser. Il est intéressant de voir ici que c'est le Christ Lui-même qui se prête au mécanisme de la gestation, tout en précisant bien que Lui-même n'a pas à avancer dans les ténèbres : « quand on marche le jour, on ne trébuche pas, parce qu'on voit la Lumière de ce monde » (v. 9) - et la Lumière du monde, c'est assurément le Christ.

Les disciples doivent avancer en abandonnant leur propre volonté (ce qui est, comme on le sait, un prérequis pour laisser agir la suggestion) : ils ne comprennent pas que Jésus veut aller en Judée, là où « tout récemment encore les Juifs voulaient Le lapider » (v. 8). En désespoir de cause, Thomas dit à ses compagnons : « allons-y, nous aussi, nous mourrons avec lui ! » (v. 16) On ne peut pas aller plus loin dans le lâcher-prise.

Dans l'Étude XXIX, nous avons scruté l'admirable confession de Foi des Saintes Femmes, qui est un des plus beaux endroits de l'Évangile. Ici, comme précédemment, nous n'étudierons que ce que ce texte nous apprend à propos de la suggestion.

Lorsque le Christ se retrouva devant le tombeau de Lazare, « Il frémit en Esprit et se troubla » (11 ; 33. - Il frémit «en esprit» en pneumati et non pas « intérieurement » - ce qui est une traduction qui occulte le sens de ce passage d'une importance capitale).

Tout d'abord, Il frémit en Esprit, et ensuite, Il pleura (v. 35). Il s'agit, bien sûr, de la compassion du Seigneur, devant la souffrance humaine à laquelle Il assistait. - Néanmoins, qu'il nous soit permis de scruter ce passage saisissant, en allant au-delà des apparences.

Nous nous permettons de penser que ce « frémissement en Esprit » ne se limite pas à un sentiment éprouvé par le Christ, mais énonce une profonde réalité théologique et mystique. À ce moment-là, le Christ repose sur les eaux de l'Esprit, et transforme le lac intérieur de Lazare, en un Fleuve de Vie. Les larmes du Christ sont assurément les larmes bien concrètes de la peine qu'il ressent. Mais elles sont aussi l'effusion de cette Eau de Vie issue du trône de l'Agneau. Ici, nous nous situons dans les profondeurs de la psyché humaine.

Ensuite, nous passons à la vie intra-trinitaire : le Christ rend grâces au Père ; eucharisto soi (v. 41). Il s'agit bien de la Vie divine : le Christ glorifie le Père. Il Lui rend ultimement l'Amour qui Lui a été donné par l'Esprit. Et le Père va glorifier le Fils, en Lui donnant la puissance de ressusciter Lazare.

Nous revenons maintenant aux profondeurs de la psyché humaine : Désormais, Lazare est mû par le Fleuve d'Eau vive, et les Énergies divines qui transitent par lui remontent des profondeurs de sa psyché, jusqu'au niveau conscient. Il s'agit bien de ce mouvement ascendant, qui s'effectue à l'ombre de l'Esprit-Saint. Voici Lazare qui apparaît à l'entrée du tombeau. Il a « les pieds et les mains liées de bandelettes, et le visage enveloppé d'un suaire » (v. 41).

Il reste donc une opération à effectuer : le délier de ses bandelettes. Au sens littéral, il s'agit des usages funéraires qui étaient communément observés dans le peuple juif à cette époque. Dans l'interprétation qui est la nôtre - visant à décrire les étapes de la vie spirituelle - nous pouvons comprendre ces « bandelettes », comme les concepts rationnels qui risquent bien d'emprisonner la suggestion créatrice, une fois qu'elle est parvenue au niveau conscient. Il s'agit d'en être délié, et il est remarquable que dans l'exemple de Lazare, il n'est pas possible de le faire soi-même. L'intervention d'un « suggesteur », d'un mentor qui est averti des difficultés de l'évolution spirituelle, peut grandement faciliter cette libération. Le Seigneur dit aux gens qui entourent Lazare maintenant ressuscité : « laissez-le aller ». Une fois dégagés des liens des concepts purement rationnels, nous pouvons parcourir le chemin qui aura maintenant comme point de départ le niveau conscient, pour s'élever ensuite jusqu'au divin.

Que se passe-t-il ensuite ? Il se produit pour Lazare ce qui survint à l'aveugle-né : la mise en pratique de la suggestion créatrice entraîne le plus souvent l'ostracisme, sous une forme quelconque d'exclusion sociale. Ici, l'exclusion est extrême, car les Pharisiens méditent de tuer le ressuscité qui suscitait l'émerveillement du peuple : « les Grands-Prêtres résolurent alors de tuer aussi Lazare, parce que beaucoup de Juifs les quittaient à cause de lui et croyaient en Jésus » (Jn. 12 ; 10). Ainsi se réalise la dernière et la plus paradoxale des Béatitudes : « Heureux êtes-vous si l'on vous insulte, si l'on vous persécute et si l'on vos calomnies de toute manière à cause de Moi. Soyez dans la joie et l'allégresse, car votre récompense sera grande dans les Cieux » (Mt. 5 ; 11).


L'objectif tracé initialement a-t-il été atteint ?

Nous avons constaté que l'intuition de Petau était exacte : elle correspond à une réalité spirituelle de première importance. Par contre, nous n'avons pu adopter les élaborations trinitaires de Richard de Saint-Victor. - Pour remettre tout cela dans son contexte, il nous a fallu brosser le tableau général de la Rédemption. Cela nous a conduit à baliser le domaine du langage, en ce qui concerne la vie spirituelle, et à tracer la limite à partir de laquelle les mots humains perdent leur pertinence. Maintenant, nous savons pourquoi il est de la fois possible et nécessaire - et radicalement impossible - de «mettre des mots» sur notre vie en Dieu. Nous avons vu que, malgré le Refus Originel, Dieu n'a jamais abandonné sa création. Cela nous a mené à la découverte de la « mer intérieure », souvenir cosmologique de l'univers paradisiaque. Nous avons scruté les caractéristiques de la « suggestion ». La rencontre du Christ avec la Samaritaine nous a donné une clé de compréhension de permettant d'accéder à notre monde intérieur. De même, l'épisode de la guérison de l'aveugle-né nous a mieux fait comprendre le processus de la « gestation ». Les « sept signes » de l'Évangile de Jean nous ont donné une piste qui détaille les étapes de notre approfondissement personnel et de notre découverte de l'univers divin. Enfin, la résurrection de Lazare nous a permis de suivre l'ascension spirituelle qui se fait dans l'Esprit. Assurément, nous avons atteint certains de nos objectifs, mais il nous reste encore beaucoup de choses à découvrir !


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