Orthodoxie en Abitibi

P. Théodore de Régnon : Études de Théologie Positive XV

P. Théodore de Régnon - Études de Théologie positive - XV -

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Du nom "Père"
Du nom "principe" - archè
Primauté du Père

- Étude XV -
Le Père.


- CHAPITRE I -
DU NOM "PÈRE"


§ 1. — On ne peut séparer l'étude du Père de celle du Fils.

aint Grégoire de Nazianze déclare que les Personnes divines « ne sont pas moins aux autres qu'à elles-mêmes ». Il en résulte que l'on ne peut étudier les caractères personnels en Dieu, en se renfermant dans la considération d'une seule subsistance.

Cette vérité est encore plus évidente, lorsqu'on parle du Père, puisque non seulement le mot Père, appelle le mot Fils, mais encore, parce que la première Personne ne nous est connue que par sa « Splendeur » et son « Image ».

Dans cette étude sur le Père céleste, il sera donc presque toujours question de son Fils unique, car c'est en défendant la divinité du Fils que les Docteurs ont parlé de son Père.


§ 2. — C'est le nom propre de la première personne.

Dans sa prière après la Cène, le Sauveur atteste qu'il a manifesté aux hommes un nom inconnu. « J'ai manifesté ton Nom aux hommes que Tu as tiré du monde pour Me les donner ». (Jn. 17 ; 6). Ce Nom mystérieux, nous disent les Docteurs, est le nom même de PÈRE. Sans doute, on trouve quelquefois dans l'Ancien Testament ce nom donné à Dieu. Mais les Juifs ne voyaient là qu'une sorte d'attribution rappelant que Dieu est le Créateur de tous les hommes, et que sa Providence a veillé d'une façon spéciale sur le peuple choisi. Ils ignoraient que Dieu est réellement Père dans le sens le plus formel du mot. Car personne ne connaît le Père sinon le Fils et celui à qui le Fils a voulu le révéler.

Pour développer cette pensée, adressons-nous à deux docteurs, dont l'un ouvre et l'autre clôt la polémique contre les ariens : à saint Hilaire et saint Cyrille d'Alexandrie.


§ 3. — Saint Hilaire.

Écoutons d'abord le docteur de Poitiers.

Le Sauveur - dit-il - a manifesté aux hommes le Nom du Père. Mais une question se pose : quel Nom ? Est-ce que le Nom de Dieu était ignoré ? Moïse l'a entendu prononcer dans le buisson, la Genèse l'a annoncé dès l'exorde de son récit, la loi l'a expliqué, les prophètes l'ont proféré, les hommes l'ont pressenti dans les œuvres de la nature, les gentils eux-mêmes l'ont vénéré par leurs mensonges. Le Nom de Dieu n'était donc pas ignoré. Et pourtant il était véritablement ignoré. Car personne ne connaît Dieu, s'il ne confesse à la fois et le Père, père du Fils unique et le Fils qui est né de lui sans division, sans section, sans émanation, qui est né par un mystère ineffable, comme Fils du Père, obtenant la plénitude de la divinité de laquelle il est né, Dieu vrai, parfait, infini. Telle est, en effet, la plénitude de Dieu. Si quelqu'une de ces choses manque, alors il n'y a plus cette plénitude dont il est dit : « Dieu s'est plu à faire habiter en Lui toute la plénitude » (Colossiens 1 ; 19). Voilà ce que prêche le Fils ; voilà ce qu'il manifeste à ceux qui l'ignoraient. C'est ainsi que le Père est glorifié par le Fils, en cela même qu'il est connu pour le père d'un tel fils.

S. Hilaire, de Trinitate, lib. III, § 17. / DDB. T. I. p. 110.

Un peu plus loin, saint Hilaire excite la fougue de son argumentation :

Le Fils a dit : « Père, J'ai manifesté ton Nom aux hommes » (Jn.17 ; 6). Comment fausser ce témoignage ? Pourquoi tant s'agiter ? Tu nies le Père ! Eh bien ! la plus grande œuvre du Fils a été de nous faire connaître le Père. Certes tu le nies, puisque selon toi le Fils est fait et ne procède pas de lui. Pourquoi donc est-il appelé fils, s'il a été fait par volonté comme le reste ? On pourrait admirer Dieu créant le Christ créateur du monde. C'est une puissance digne de Dieu qu'il fasse celui qui fait les archanges et les anges, les choses visibles et invisibles, le ciel et la terre, et toute la création. Mais encore une fois, le labeur du Seigneur n'a pas été de te faire estimer que Dieu est tout-puissant comme créateur, mais de t'apprendre qu'il est Père de Celui qui parle... Utilise la parole du Sauveur. Sache que le Père est celui qui engendre, que le Fils est celui qui est né, oui, né de ce Père qui est en vérité de Nature. Souviens-toi qu'il ne t'a pas été manifesté du Père qu'il est Dieu, mais qu'il t'a été manifesté de Dieu qu'il est Père.

S. Hilaire, de Trinitate, lib. III, § 22. / DDB. T. I. p. 115 - 116.


§ 4. — Saint Cyrille d'Alexandrie.

Saint Cyrille développe la même pensée. « Le Fils, dit-il , a manifesté le Nom du Père, en nous apprenant d'une manière claire, non pas simplement qu'il est Dieu (car cette vérité qu'il est Dieu était déjà proclamée dans l'Écriture), mais encore qu'il est vraiment Père, ayant en lui et de lui son propre Fils ; et ce Fils est son compagnon éternel, puisqu'il est dans la propre Nature du Père, et que, fabricateur des siècles, il n'a pas été engendré dans le temps. Le nom qui convient plus proprement à Dieu est donc « Père » plutôt que « Dieu ». Car ce dernier nom signifie une dignité, et le premier révèle une propriété substantielle. Dire « Dieu », c'est simplement désigner le Maître de toutes choses. Dire « Père », c'est atteindre la raison d'une propriété intime, puisque c'est manifester que Dieu a engendré. « Père » est donc en une certaine façon le nom le plus vrai de Dieu, son nom propre par excellence.

S. Cyrille, In Joannem, lib. XI, c. vu. — M. LXXIV, col. 500. — Voir aussi Thesaurus, assert. V-a.

Nous ne pouvons donc trop méditer ce Nom sacré. C'est en lui que les docteurs ont été chercher la source de toute leur science, s'attachant à déduire la Trinité , moins des opérations d'une nature intellectuelle, que des propriétés d'une paternité parfaite.


§ 5. — Éternité de la Paternité.

Dieu est PÈRE, disent nos Docteurs, et il n'est pas Dieu avant d'être Père, même par une priorité de raison.

En même temps, il est Dieu - dit saint Cyrille - en même temps il est Père. Son acte générateur n'est pas postérieur à son être, mais il subsiste et on doit le concevoir Père en même temps que subsistant.

S. Cyrille d'Alexandrie, de Trinitate, dial. 2 — M. LXXV, col. 780.

Le plus intime de la substance du Père est donc un principe de fécondité.

Il est impossible - dit saint Damascène - de supposer Dieu dépourvu d'une fécondité naturelle. Or la fécondité consiste à engendrer de soi, c'est-à-dire de sa propre substance, un être semblable en nature.

S. Damascène, De la Foi orthodoxe, liv. I, ch. VIII. — M. XCIV, col. 812.

Donc Dieu est éternellement Père et son Fils lui est coéternel.

En Dieu - dit saint Épiphane - il n'y a ni temps, ni époque, ni minute, ni seconde, ni clignement d'œil, ni hésitation de la pensée. Aussitôt que ta pensée s'élève à concevoir et à croire le Fils, elle pense en même temps le Père. Le nom est significatif. Lorsque tu appelles le Fils, en disant : Fils, tu penses le Père ; car par le Fils on pense le Père. Et lorsque tu appelles le Père , tu signales le Fils. Car nécessairement on appelle le Père d'un Fils.

S. Épiphane, Ancoratus, § 5.

La génération du Fils n'a pas commencé ; donc elle dure toujours.

Elle n'est pas finie - dit saint Damascène - elle ne cesse pas, parce qu'elle est sans commencement, hors du temps, dans l'éternité où règne le toujours-de-même. Car ce qui ne commence pas ne finit pas.

S. Damascène, liv. I, ch. 8. — Ibid., col. 813.

Et un peu plus loin, ce même Docteur que j'aime à citer parce qu'il ne fait lui-même que recueillir les témoignages des autres Docteurs :

La sainte, catholique et apostolique Église enseigne donc qu'à la fois est le Père, à la fois le Fils engendré de lui, hors du temps, sans épanchement, sans mutation, d'une façon mystérieuse que le Dieu de toutes choses est seul à connaître.

Ainsi à la fois est le feu, à la fois la lumière qui émane du feu. Le feu n'est pas d'abord, puis la lumière. Ils sont ensemble. De même que la lumière, toujours engendrée du feu, demeure toujours en lui et n'en est point séparée ; ainsi le Fils, engendré du Père, demeure toujours et inséparablement en lui. Mais la lumière qui est engendrée par le feu sans en être séparée et qui demeure toujours en lui, n'a pas de subsistance propre autre que le feu ; car elle n'est qu'une qualité physique du feu. Quant au Fils unique de Dieu, tout en étant engendré du Père sans séparation ni division, tout en demeurant toujours dans le Père, il a une subsistance propre autre que celle du Père.

Ibid., col. 816.


§ 6. — Spiritualité de la Paternité.

Dieu est PÈRE, mais comme il convient à un Dieu. Donc il faut écarter de l'esprit tout ce qui rappelle une génération charnelle. Dieu est pur esprit, sa fécondité est purement spirituelle.

Le Fils - dit saint Damascène - est appelé Logos et Splendeur, parce qu'il est engendré sans mariage, sans passion, sans succession, sans épanchement, inséparablement du Père. - Ibid.

Et saint Cyrille, dans un passage qui rappelle la pensée augustinienne :

Dieu est un esprit infiniment pur. Voilà pourquoi ceux qui méditent sur la génération divine, cherchent dans la fécondité de l'intelligence des comparaisons pour expliquer la génération du Verbe, afin de ne pas donner à croire que Dieu est moins fécond que les corps, parce qu'il n'engendre pas d'une manière corporelle. Nous devons confesser que l'intelligence humaine engendre les bonnes pensées ; car le Sauveur a dit que l'homme bon produit de son cœur les bonnes choses. Si donc il est impie de dire que l'intelligence humaine n'a pas un fruit, le Seigneur l'affirmant et le fait même l'attestant, comment ne serait-il pas absurde de dire que l'intelligence infinie est stérile et privée du fruit qui lui convient ?

S. Cyrille, Thésaurus, assertion VIe.— M. LXXV, col. 76.


§ 7. — La Paternité n'altère pas l'unité.

Dieu est donc PÈRE comme il convient à un Dieu. Or la divinité n'est pas une espèce multipliable en plusieurs individus. Dieu est en dehors de toute espèce, et son unité individuelle est son être même. Donc la génération divine n'est pas une multiplication d'individus unis simplement par l'unité spécifique, elle maintient l'unité dans tout son absolu.

Dans la Trinité - dit saint Grégoire - la Nature est simple, l'être est identique ; donc l'unité est absolue.

S. Grégoire de Nazianze, orat. XLII, § 13.— M. XXXVI, col. 476.

Saint Athanase expliquant le texte « Je Suis dans le Père, et le Père est en Moi » :

Le Fils dans le Père : Cela, dit-il, peut se concevoir, (puisque tout l'être du Fils est la propre substance du Père) comme du feu procède la splendeur, et de la source le fleuve ; de sorte que celui qui voit le Fils voit l'être même du Père, et conçoit que l'être du Fils, étant du Père, est aussi dans le Père. Réciproquement, le Père dans le Fils : cela doit s'entendre (puisque le Fils est la propre procession du Père), comme dans la splendeur le soleil, dans le Verbe l'intelligence, dans le fleuve la source ; de sorte que celui qui considère le Fils, considère la propre substance du Père, et conçoit que le Père est dans le Fils... Voilà pourquoi, après avoir dit : « Moi et le Père, nous sommes Un », il ajoute : « Je Suis dans le Père, et le Père est en Moi », afin d'enseigner l'identité de divinité et l'unité de substance.

S. Athanase, contr. Arianos, orat. III, § 3.

Et dans un autre passage sur lequel nous aurons à revenir :

Puisque le Christ est Dieu de Dieu, puisqu'il est de Dieu le Logos, la Sagesse, le Fils, la puissance, c'est à bon droit qu'un seul Dieu est prêché dans les Saintes Écritures. Car le Logos étant le Fils d'un seul Dieu, se rapporte à celui dont il procède ; de sorte que le Père et le Fils sont deux, et que cependant l'unité de la divinité n'est ni divisée ni disjointe.

Id. orat. IV, § 1.

Non seulement la divine unité n'est pas altérée par la génération du Fils, mais elle brille d'un plus grand éclat dans le Père et dans le Fils.

Le Père - dit saint Grégoire de Nazianze - est vraiment Père, et beaucoup plus véritablement que les pères d'ici bas ; car il l'est uniquement, singulièrement, non à la façon des corps ; car il est Père unique et sans conjoint ; car il est Père d'un unique Fils nommé le Fils unique ; car il est uniquement Père, sans avoir été d'abord fils ; car tout entier Père de son Fils tout entier ; parmi nous quelle est la part du père ? Car, enfin, il est Père dès le principe et non par la suite. De même le Fils est véritablement Fils, car il est l'unique de l'unique, uniquement et d'une façon unique ; car il n'est point père, mais tout entier Fils du Père tout entier, dès l'origine et sans commencer d'être Fils.

S. Grég. de Nazianze, orat, XXV, § 10. — M. XXV, col. 1222.


- CHAPITRE II -
DU NOM "PRINCIPE" - archè


§ 1. — Divers sens de ce mot.

Le mot - archè - que l'on traduirait littéralement par origine peut être pris, comme ce dernier mot, dans deux sens différents. Ou bien il signifie une origine de temps, ou bien une source d'influence, un principe. Dans leur interprétation du texte : « Au commencement, était le Verbe », les Pères adoptèrent l'un et l'autre sens. Par le premier, ils démontraient que le Verbe n'a pas commencé d'être, puisqu'il était à l'origine. Par le second ils démontraient sa divinité, puisqu'il est dans l'origine, c'est-à-dire dans le Principe qui est Dieu. De là le nom de « Principe » attribué au Père, par les docteurs, et pour mieux montrer qu'ils entendaient ce mot dans le sens d'un principe réel et positif, ils lui joignaient ou lui substituaient le mot : aitios, c'est-à-dire, cause subsistante.

Non seulement les Grecs enseignent que le Père est le Principe des deux autres personnes, mais ils vont jusqu'à dire qu'il est le principe de leur divinité. Ainsi saint Grégoire enseigne que contester à Dieu la réalité de la paternité et ne le reconnaître que comme créateur, c'est enlever toute sa « dignité » à son titre de Principe :

Car - ajoute-t-il - il ne serait le Principe - archè - que de choses mesquines et indignes, bien plus, il ne serait Principe - archè - que d'une façon mesquine et sans dignité s'il n'était pas le Principe de la divinité - tès theotètos archè - et de la bonté qu'on adore dans le Fils et le Saint-Esprit : dans l'un comme Fils et comme Verbe, dans l'autre comme Esprit procédant sans séparation. Il est nécessaire, en effet, de garder un seul Dieu, et de confesser les trois hypostases, et chacune avec sa propriété.

S. Grég. de Nazianze, orat. 2, § 38. — M. XXXV, col. 445.

Pour comprendre toute cette pensée, rappelez-vous que le concept grec vise d'abord la personne pour atteindre la Nature. On ne doit donc pas concevoir la divinité avant la personne du Père. C'est le Père Dieu qui est le Principe du Fils Dieu et par conséquent de tout ce qui est en lui.


§ 2. — Le Père comparé à une source.

De là ces expressions de « source », de « racine », qui se rencontrent si souvent sous la plume de nos docteurs pour désigner la première Personne, et qui ont attiré l'attention de saint Bonaventure.

Je ne crains pas - dit Tertullien - d'appeler le Fils tige de la racine, ruisseau de la source, rayon du soleil. Car toute origine est une sorte de père, et tout ce qui procède d'une origine est une sorte de progéniture ; et cela est vrai surtout de la Parole de Dieu qui a pour nom propre : Le Fils.

Tertullien, contra Praxeam, ch. 8. Évidemment cet auteur écrit le mot latin origo pour traduire le mot grec archè.

Dieu, dit saint Àthanase, est appelé par l'Écriture la source de la Sagesse et de la vie.

La source ne peut donc être vide de Sagesse et de vie; car alors elle ne serait plus une source. Ce qui n'engendre pas de soi n'est point une source.

S. Athanase, contr. Arianos, orat. I, § 19. — M. XXV, col. 52.

Le Père - dit saint Basile - possède l'être parfait et complet. Il est donc la racine et la source du Fils et du Saint-Esprit.

S. Basile, homil. contr. Sabellian., § 4. — M. XXXI, col. 609.

Et l'Aréopagite dans son style brillant :

La divinité à l'état de source - pègaia theotès - c'est le Père. Jésus et le Saint-Esprit sont, pour ainsi parler, les bourgeons divins et comme les fleuves de cette divinité divinement féconde.

S. Denis, des Noms divins, ch. 2, § 7.

Ces mots : « Source , racine » sont bien choisis. Ils éveillent l'idée , non d'une production par voie de causalité efficiente, mais d'une extension par communication de substance.

Saint Cyrille , interprétant le texte : « Au commencement, était le Verbe », explique, comme il suit, le mot archè :

Le Fils fut toujours dans le Père, comme dans une source, ainsi qu'il a dit de lui-même : Je suis issu du Père et Je viens - Ego ex Patre exivi et veni. Le Père doit donc être considéré comme une source , et le Verbe était en Lui sagesse, puissance, caractère, splendeur, image subsistante. Et s'il ne fut aucun temps où le Père fût sans verbe, sans sagesse , sans caractère et sans splendeur, il est nécesaire de confesser que le Fils est éternel, puisqu'il y est tout cela au Père éternel... On n'y contredit point en disant que le Fils subsiste dans le Père qui est la source ; car le mot « source » signifie seulement ici que le Fils procède du Père. Ainsi donc Dieu le Père est principe du Fils, uniquement parce que celui-ci en procède.

S. Cyrille, in Joann., lib. I, c. 1. — M. LXXIII, col. 25.

Enfin saint Damascène, venant le dernier des Pères et les résumant tous :

Lorsque - dit-il - je considère les relations réciproques des divines personnes, je connais que le Père est le soleil suressentiel, la source de bonté, l'abîme de substance, de logos, de sagesse, de puissance, de lumière, de divinité : source par génération et par procession du bien caché en elle-même.

S. Damasc., Foi orthod., liv. I, ch. 12. — M. XCIV, col. 848. / S.C. 535. p. 207.


- CHAPITRE III -
PRIMAUTÉ DU PÈRE


§ 1. — « Le Père est plus grand que Moi ».

Pour enlever au Fils de Dieu la gloire de la divinité, les ariens accumulaient les textes où il est parlé de subjection, d'obéissance et de création. Ils n'avaient garde d'oublier cette parole du Sauveur : Le Père est plus grand que moi. Les défenseurs de la foi trouvaient une réponse facile dans la distinction des deux natures unies hypostatiquement. Beaucoup se bornent à dire, qu'en prononçant cette parole, le Sauveur s'est exprimé comme homme. Mais beaucoup ne se contentent pas de cette réponse, et concèdent que Jésus-Christ a parlé comme Fils de Dieu pour glorifier la primauté de son Père.

Je rapporte quelques témoignages, à cause de l'importance du sujet.

Le concile de Sardique :

Personne ne conteste que le Père soit plus grand que le Fils, non par différence de substance ou de Nature, mais parce que le nom de père est plus grand que le nom de fils.

Théodoret, lib. II, c. 8.

Saint Athanase :

Le Fils a dit que le Père est plus grand que lui, non par grandeur de Nature ou par antériorité d'existence, mais parce que le Fils est engendré du Père.

S. Athanase, contr. Arianos, orat. I, § 58.

Saint Basile, après avoir discuté les divers sens du mot meizôn - plus grand, conclut :

Il reste donc qu'ici le mot « plus grand » est pris dans le sens d'origine et de principe.

S. Basile, contre Eunomius, lib. I, § 25.

Saint Chrysostome :

Si l'on dit que le Père est plus grand que le Fils, en tant qu'il est le principe du Fils, nous n'y contredirons pas.

S. Chrysostome, in Joann. hom. 5 et hom. 70.

Enfin citons saint Jean Damascène qui résume toute la tradition grecque :

Lorsque nous disons que le Père est le principe du Fils et qu'il est plus grand que le Fils, nous ne prétendons point par là que le Père l'emporte sur le Fils, soit par antériorité d'existence, soit par supériorité de Nature. Nous n'entendons ces mots que dans le sens d'une procession ; ils expriment que le Fils a été engendré du Père et non le Père engendré du Fils, et que le Père est naturellement le principe du Fils. De même, nous ne disons pas que le feu procède de la lumière, mais bien que la lumière procède du feu. Donc, lorsque l'on nous dit que le Père est le principe du Fils et plus grand que lui, comprenons ces mots dans le sens d'une procession. Et de même que nous ne disons pas que le feu et sa lumière diffèrent en Nature, nous ne devons pas dire que le Père et le Fils sont de diverses Natures.

S. Damascène, Foi orthodoxe, liv. I, ch. 8. / S.C. 535. p. 177.

Que si l'on était porté à regarder comme inutile cette interprétation, puisque le texte s'explique plus facilement en l'appliquant à la Nature humaine du Sauveur, on fera bien de relire les réflexions par lesquelles saint Augustin ouvre le second Livre de son traité De la Trinité. Ce grand docteur enseigne qu'il faut y regarder à deux fois avant d'attribuer à l'humanité du Christ les expressions qui semblent indiquer une infériorité ; car on court risque de se heurter au contexte. Il faut donc souvent interpréter ces expressions suivant cette règle qu'elles inculquent la procession du Fils :

Attachons-nous fortement à la règle qui explique ces textes, non de l’infériorité du Fils, mais de sa génération, et voyons-y, non l’indice d’une inégalité quelconque entre le Père et le Fils, mais le mode de la naissance de celui-ci.

S. Augustin, de Trinitate, lib. II, § 3.


§ 2. — Préséance du Père.

Les témoignages précédents suffisent à montrer comment les docteurs comprennent cette préséance du Père. C'est une préséance, non de Nature, mais de personne, préséance consacrée par la formule même du baptême. Le Père y est nommé le premier, il garde la première place parce qu'il est le principe. Tertullien exprime cette pensée dans son style original. Il dit d'abord : « Ils sont trois, non pas en essence, mais en degré ; non pas en substance, mais en forme ». Il explique ensuite ce qu'il entend par degré : « Toute chose qui sort d'une autre est nécessairement la seconde par rapport à celle dont elle sort » (Tertullien, contra Praxeam, c. 2 et 8)

Saint Basile parle lui aussi de « rang » et même de « dignité ».

Le Fils - dit-il - est comme « rang » - taxei - le second après le Père, parce qu'il est de lui, et comme « dignité » - axiômati - parce que le Père est principe en tant que Père, et parce que le Fils est la voie et l'accès à Dieu le Père. Mais, comme Nature, - phusei - il n'est point second, parce que dans l'un et dans l'autre il n'y a qu'une seule divinité.

S. Basile, contr. Eunomium, lib, III, § 1.

Cette deuxième phrase nous explique dans quel sens saint Cyrille d'Alexandrie prononce que « le nom de paternité ne signifie pas une dignité dans le Père » (S. Cyrille d'Alexandrie, de Trinit., dial. I, in calce. — M. LXXV, col. 712). Mais il n'y a pas de contradictions entre ces deux docteurs ; « car, dit Petau, ceux qui admettent dans le Père une dignité plus grande, l'entendent, non d'une dignité naturelle, mais d'une dignité personnelle » (Pet., de Trinitate, lib. II, c. 2, § 16). Il ne s'agit donc point ici d'une supériorité de Nature, ni même d'une supériorité personnelle de gloire. Il s'agit uniquement de la préséance paternelle qu'aimé à reconnaître le Fils, et qui rejaillit à son propre honneur. Aussi bien, saint Épiphane regarde-t-il la parole : « Le Père est plus grand que Moi », comme une simple expression de déférence filiale.

Le Fils - dit-il - a parlé de la sorte pour honorer le Père, et c'était d'autant plus juste qu'il avait été plus honoré par le Père. Il convenait que le Fils légitime honorât son Père légitime, et prouvât ainsi la légitimité de sa filiation.

S. Épiphane, Ancoratus, § 17.


§ 3. — Saint Hilaire et saint Grégoire de Nazianze.

Le cœur, a-t-on dit, a des raisons à lui. C'est vrai surtout lorsqu'il s'agit des relations de famille. Et parce que ces raisons sont tout ce qu'il y a de plus haut parmi les choses de la terre, c'est par elles que nous devons raisonner sur ce qu'il y a de plus haut par-dessus la terre, c'est-à-dire sur les relations de l'éternelle famille.

Les anciens docteurs s'exprimaient à cet égard avec une audace de termes qui nous étonne. Écoutons saint Hilaire.

Il avait d'abord reconnu avec sa franchise habituelle la préséance du Père, en tant qu'il est principe :

Qui n'affirmerait le Père plus grand, puisque l'Inengendré est plus grand que l'Engendre, le Père plus grand que le Fils, celui qui envoie plus grand que celui qui est envoyé, celui qui commande plus grand que celui qui obéit ? Le Seigneur lui-même nous en est témoin : « Le Père est plus grand que Moi » (Jn. 14 ; 28)

S. Hilaire, de Trinitate, lib. III, § 12. / DDB. T. I p. 105.

Mais lorsque plus loin, l'arien, pour amoindrir la gloire du Fils, lui jette cette interrogation : « Mais le Père n'est-il pas plus grand ? » Il répond :

Oui, le Père, en tant que Père, est plus grand ; mais le Fils, en tant que Fils, ne lui est pas inférieur. La naissance du Fils rend le Père plus grand. Mais la Nature que possède le Fils par sa naissance, ne permet pas s'affirmer son infériorité.

S. Hilaire, de Trinitate, lib. IX, § 56. / DDB. T. II p. 228.

Ce que l'on pourrait traduire ainsi : Dans une bonne famille, l'honneur vient du père, mais le fils possède tout cet honneur par son titre même de fils. Au père et au fils, même honneur ; mais le fils donne au père la préséance d'honneur, et le fait passer avant lui.

Mais ne parlons pas nous-mêmes ; et pour interpréter la virile concision de l'évêque de Poitiers, adressons-nous à l'ample éloquence de l'évêque de Nazianze. Je citerai tout un passage, soit parce qu'il résume les divers sens du texte évangélique , soit parce qu'il rejette au second rang l'application à l'humanité du Christ, soit surtout parce qu'il met en lumière cette délicate nuance d'une préséance paternelle sans supériorité de gloire.

Les ariens - dit-il - invoquent le mot « plus grand», Si le Christ avait dit seulement : « plus grand », et n'avait pas dit ailleurs « égal » - isos - ces hérétiques auraient peut-être un argument sérieux. Mais si nous trouvons les deux choses clairement exprimées, que peuvent dire ces bravaches ? Quel est leur point fort ? Comment concilieront-ils des choses inconciliables ? Que le même à l'égard du même, soit à la fois plus grand et égal, c'est de la dernière impossibilité. Mais n'est-il pas clair, que le mot plus grand s'adresse au principe, et le mot : égal s'applique à la Nature? Pour nous, nous accueillerons volontiers cette explication.

Peut-être cependant, quelque autre moins accommodant que nous, soutiendrait que celui qui procède d'une pareille cause n'est pas inférieur à celui qui est « sans-cause ». Car celui qui procède participe à la gloire de celui qui est « sans-principe », par là même qu'il en procède ; et de plus s'ajoute l'honneur de la génération, chose si grande pour qui sait réfléchir, chose tellement auguste et sacrée. Être le Père d'un héros et être le Fils d'un héros sont une même gloire , mais cependant se distinguent par des caractères différents bien qu'aussi beaux l'un que l'autre.

Quant à dire que le Père est plus grand que le Christ considéré comme homme, c'est vrai sans doute ; mais ce n'est pas une grande vérité. Qu'y a-t-il d'admirable, si Dieu est plus grand que l'homme ? — Voici ce que nous avons à dire à ceux qui font tant de bruit autour du mot : - meizôn - plus grand.

S. Grégoire de Nazianze, Or. theol., IV, § 7.

Après cette belle explication, nous comprendrons mieux ces brèves sentences de saint Hilaire, par lesquelles je veux résumer cette discussion :

Nous confessons ... que le Père en sa primauté l'est en tant que Père, tandis que le Fils ne lui est pas inférieur, en tant que Fils.

S. Hilaire, de Synodis, § 64.

Et ailleurs avec plus d'énergie encore :

Eh oui, il est plus grand que celui à qui il donne d'être tout ce qu'il est lui-même ;
- il est plus grand que celui à qui il accorde d'être, par le mystère de sa naissance, l'image de l'innascible ;
- plus grand que celui qu'il engendre de lui-même, dans sa condition divine ;
- plus grand que celui qu'à nouveau il remet, de sa forme d'esclave dans la forme de Dieu ;
- plus grand que celui qui, nés dans sa gloire en tant que Christ-Dieu, se voit donné d'être de nouveau dans sa gloire, en tant que Christ-Jésus-Dieu, mort selon la chair.
Oui, par ces mots, le Christ nous montre pourquoi ses disciples, s'ils l'aimaient, devaient se réjouir de ce qu'il va à son Père : le Père est plus grand que lui !

S. Hilaire, de Trinitate, lib. IX, § 54. / DDB. T. II p. 226.


§ 4. — Autorité paternelle - premier sens.

Dans le dialogue si vivant entre saint Augustin et l'arien Maximin, on entend ce dernier, homme très habile, réserver au Père le titre d' « Auteur ». C'était là une expression amphibologique et saint Augustin, dans sa réponse, en distingue le sens catholique et le sens hérétique.

Vous prétendez - dit-il - que le Fils a le Père pour auteur. Si vous dites que Dieu le Père est l'auteur de Dieu le Fils dans ce sens que l'un engendre et que l'autre est engendré, que celui-ci procède de celui-là, et non celui-là de celui-ci; je l'accorde et je le confesse. Mais si par le nom d'auteur, vous voulez faire le Fils plus petit et le Père plus grand, et déduire que le Fils n'est pas de la même substance que le Fils, je déteste et je repousse cette conclusion. Car parmi les hommes eux-mêmes, le fils a pour auteur le père dont il est né, et cependant il ne s'ensuit pas qu'il ne soit pas de la même substance que son père.

S. Augustin, contra Maximinum, lib. II, § 6.

Cette prudence de saint Augustin à ne pas repousser le mot auteur, était commandée par l'emploi qu'en avait fait le grand saint Hilaire. Sans doute, le Docteur de Poitiers avait adopté cette expression à cause de sa signification primitive de «père», comme nous disons encore aujourd'hui « Les auteurs de nos jours », et c'est dans ce sens qu'il l'emploie d'ordinaire. Ainsi, voulant prouver l'éternité du Fils, il dit :

Là où le père est auteur, il y a naissance ; mais si l'auteur est éternel, nous avons affaire à une naissance éternelle : car, comme une naissance suppose un auteur, une naissance éternelle est le fruit d'un auteur éternel.

S. Hilaire, de Trinitate, lib. XII, § 21. / DDB. T. III p. 131.


§ 5. — Autres sens.

Pour peu qu'on soit familiarisé avec le génie littéraire de saint Hilaire, il est difficile de ne pas admettre que ce Docteur ait affectionné le mot Auctor, précisément pour son opulence en significations dérivées. Du moins, cela semble résulter de l'emploi qu'il en fait.

— Tantôt il y attache une idée de primauté souveraine — tantôt c'est une idée d'autorité directrice :

- ainsi, expliquant le texte : « Le Fils ne peut faire de lui-même, rien qu'il ne voie faire par le Père » (Jn. 5 ; 19), il dit :

L'expression « ne peut rien » n'est pas à mettre au compte d'une impuissance du fils (non enim ad infirmitatem retulit), mais elle se réfère à Celui qui est à sa source (sed ad autorictatem - traduit ici par à sa source) : le Fils ne peut rien faire s'il ne le voit faire au Père. Ce n'est pas qu'avoir vu ce que fait le Père, lui donne la puissance d'agir. Et puisque voir ne lui donne pas cette puissance - ne pouvoir faire sans voir, ne porte pas atteinte à la Nature du Fils ; cette indication sur la vision que le Fils a de son Père, nous montre Celui qui est à sa source (sed autorictatem ostendit ex visu).

S. Hilaire, de Trinitate, lib. IX, § 45. / DDB. T. II p. 218.

Cet extrait nous donne une idée de la difficulté que présente le style de saint Hilaire !

— Tantôt notre Docteur semble faire allusion au sens spécial de la langue juridique :

- ainsi, rapportant que le Sauveur s'est purgé du crime de violateur du sabbat, en disant : « Mon Père travaille toujours et moi aussi je travaille » (Jn. 5 ; 17), il explique cette raison comme il suit :

Si paternae in se naturae auctoritate quod gerit,
[Si ce que le Fils accomplit] , il le fait sous l'action du Père (ici auctoritas est traduite par l'action du Père),
gerente Patre agit qui usque modo operatur in sabbato ;
par la puissance du Père qu'il porte en lui et qui travaille en ce moment même, le jour du sabbat,
extra crimen operis est Filius, in quo paternae operationis praefertur auctoritas.
alors, l'oeuvre du Fils qui manifeste la puissance et l'action du Père, est exempte de tout reproche.

Id., eod. .

— Ailleurs, il y voit l'autorité paternelle. Le Fils, dit-il « Patri subjectus est, ut auctori » (Id., de Synodis, § 69).

On voit quel parti saint Hilaire tire du mot latin : Auctor. Ce mot n'a pas son correspondant dans la langue grecque ; mais les idées qu'il exprime n'en étaient pas moins familières aux Pères Orientaux, et voici une dernière citation de l'évêque de Poitiers qui va nous ramener à l'étude des Grecs :

L'Église reconnaît un seul Dieu « de qui tout vient » ;
- elle reconnaît un seul Seigneur, notre Christ Jésus « par qui tout existe ».
- Un seul Dieu de qui tout est, et un seul Dieu par qui tout est ;
- de l'un vient l'origine de tout,
- par l'autre toutes les créatures sont venues à l'existence.
L'Église perçoit dans le seul « de qui tout vient », l'auteur innascible de tout ;
- elle vénère dans le seul « par qui tout existe », une puissance qui n'est en rien différente de cet auteur.
Elle reconnaît en effet, à Celui « de qui tout vient » et à Celui « par qui tout existe » (I Co. 8 ; 6) une commune autorité sur les êtres qu'ils ont créés.

Le Père Th. de Régnon arrête ici sa citation de l'ouvrage de saint Hilaire de Poitiers, car il limite son propos aux considérations relatives au Verbe. Saint Hilaire continue sa profession de foi, en parlant de l'Esprit-Saint, en relation avec le Père et Verbe. Le grand intérêt de ce texte nous incite à le citer en entier :

L'Église discerne dans l'être spirituel un Dieu esprit, impassible et indivisible, car elle a appris du Seigneur « qu'un esprit n'a ni chair ni os » (L. 24 ; 39) : ainsi, il n'y a pas lieu de le croire capable de subir quelque dommage, du fait des passions corporelles.
Elle reconnaît un seul Dieu inaccessible.
Elle reconnaît aussi le fils de Dieu, Unique-Engendré.
Elle confesse un Père éternel et sans origine ;
elle confesse aussi l'origine éternelle du Fils ;
- non pas un Fils qui ait un commencement, mais un Fils né de Celui qui est sans commencement ;
- un Fils qui n'est pas par lui-même, mais qui vient de Celui qui demeure éternellement sans origine ;
- un Fils né de toute éternité, c'est-à-dire recevant sa naissance du Père éternel.

S. Hilaire, de Trinitate, lib. IV, § 6. / DDB. T. I p. 131 - 132.


§ 6. — Obéissance filiale.

Ce dernier passage de saint Hilaire semble la paraphrase du symbole de Nicée : « Je crois en un seul Dieu, le Père tout puissant, Créateur du ciel et de la terre, de l’univers visible et invisible, et en un seul Seigneur, Jésus Christ... par qui tout a été fait ». Et le concile n'avait fait que consacrer l'antique formule : « Dieu a tout créé par son Verbe ». Or cette formule semble attribuer au Fils une sorte de subordination. Agir par quelqu'un, c'est agir par un ministre, et le rôle d'un ministre est la soumission et l'obéissance à l'autorité dont il relève.

Ces expressions n'effrayaient point les Pères des trois premiers siècles. Tertullien dit à Praxéas :

C'est un Dieu qui commande et un Dieu qui exécute... l'un qui dit: que cela soit ! l'autre qui exécute.

Tertullien, adv. Praxeam, c. XII.

Et saint Hippolyte :

Il n'y a qu'un seul Dieu : le Père qui commande, le Fils qui obéit.

S. Hippolyte, contr. Noet., § 14.

Et saint Irénée, interprétant le texte : Il a commandé, et ils ont été créés ; il a dit, et ils ont été faits (Ps. 148 ; 5, 32 ; 9) :

À qui donc a-t-il commandé ? Au Verbe, « car c'est par son entremise - dit-il - que les cieux ont été affermis, et c'est par le Souffle de sa bouche qu'existe toute leur puissance » (Ps. 32 ; 6).

S. Irénée, lib. III, c. VIII, § 3. / Cerf 1984 p. 296 infra.

Ici encore, les ariens vinrent troubler l'enseignement pacifique de l'Église. Ils abusèrent de ces expressions, en transformant la hiérarchie de personnes en une subordination de nature. Mais saint Grégoire de Nazianze leur répondit sèchement :

Le Christ, en tant que Logos n'est ni obéissant ni désobéissant

S. Grégoire de Nazianze, orat. XXX, § 6. / S.C. 250. p. 237.

Poursuivons la citation du 30e discours théologique de saint Grégoire de Nazianze. Ses réflexions méritent amplement de ne pas nous limiter à cette phrase lapidaire !

… Ces mots conviennent à ceux qui sont sous la dépendance d'un autre et au second rang : s'ils obéissent, c'est qu'ils sont bons ; s'ils désobéissent, ils méritent un châtiment. Mais, en tant que « forme d'esclave » (Phil. 2 ; 7), Il descend au niveau de ses frères en esclavage et des esclaves, Il prend une forme qui lui est étrangère et me porte tout entier en Lui-même avec ce qui est mien, afin de consumer en Lui ce qu'il y a de mauvais, comme le feu consume la cire ou le soleil la brume de la terre, et afin que je participe à ce qui est à Lui, grâce à ce mélange. (...) Il mesure tout sur ses propres souffrances, par une invention de son amour ; ainsi peut-Il savoir, d'après ce qu'Il éprouve, ce que nous éprouvons, combien il nous est demandé, combien il nous est pardonné, calculant notre faiblesse d'après ses souffrances.

Et cependant saint Hilaire ne se résigne point à abandonner les expressions consacrées par les ancêtres. Il écarte du Fils toute subjection servile, mais il reconnaît en Lui une soumission filiale. Il distingue dans l'acte créateur le Dieu qui commande et le Dieu qui agit : « Nous voyons ce qu'apporte cette distinction entre le Dieu qui commande et le Dieu qui exécute » (St. Hilaire., de Trinitate, lib. IV, § 16). Il conserve le mot « obéissance » , mais en l'expliquant. Le grave saint Basile, malgré les ennemis qui épient ses paroles, distingue les trois personnes divines par une formule de tournure antique :

Considérez trois choses - dit-il - le Seigneur qui commande, le Fils qui crée, le Saint-Esprit qui fortifie et perfectionne.

S. Basile, de Spir. s., c. XVI, § 38.


§ 7. — De l'honneur personnel.

Ne cessons point de revenir à cette belle sentence du docteur de Nazianze : chaque personne divine se rapporte autant aux autres qu'à elle-même. Tout au contraire, il semble que la personnalité humaine soit d'un caractère réflexe. Notre personne se regarde, se recherche. Je me suis étendu ailleurs sur ce caractère. Qui ne voit combien cette différence de tendance doit faire différer l'estimation en tout ce qui concerne la personne ?

Parmi les hommes, on fait consister la perfection personnelle à tout tenir de soi, tout avoir à soi, tout rapporter à soi. N'est-ce point là ce qui fait, aux yeux du monde, la majesté d'un puissant de la terre, ce par quoi il est un grand personnage, ce qui établit sa dignité et nourrit son orgueil ?

Mais levons les yeux vers la Trinité. Là, nous le savons, la perfection formelle d'une personne consiste à tout donner ou à tout recevoir. Quel contraste avec nos relations égoïstes ! Quelle différence d'appréciation dans la dignité personnelle ! En Dieu, « recevoir » loin d'être tenu à honte, est aussi noble que « donner » ; procéder d'une source est aussi parfait qu'être source de procession ; « venir après » est aussi majestueux que « venir avant ». D'où résulte qu'« être envoyé » n'est pas une déchéance, et que reconnaître une « préséance » n'est pas une humiliation.

Lorsqu'on s'élève à ces hauteurs au-dessus de toute atmosphère terrestre, la vue s'éclaircit. Les petites rivalités , les petites indépendances, les petites susceptibilités nous apparaissent ce qu'elles sont vraiment, savoir des petitesses humaines, basses et méprisables. Là haut, la dignité personnelle du Fils de Dieu consiste à tout tenir du Père qu'il nomme avec amour son supérieur. Saint Augustin ne craint pas de prononcer le mot de devoir.

Toutes les expressions d'infériorité, dit-il, tiennent en partie à l'Humanité sainte, en partie à ce que le Fils doit au Père tout ce qu'il est. Car c'est même au Père qu'il doit d'être égal en toutes choses à ce même Père. Quant au Père, il ne doit rien à personne.

S. Augustin, de Fide et symbolo, c. IX.

Pour comprendre cette belle pensée, rappelons-nous que devoir vient de debere, de-habere, « avoir-de », « tenir-de ». Or tout ce qu'a le Fils, il le tient du Père. Il est Dieu de Dieu, lumière de lumière, vrai Dieu de vrai Dieu. Tout ce qu'il est, il l'a du Père, il le lui doit et il se fait gloire de le lui devoir.

En prononçant ces mots : « Mon Père est plus grand que moi », le Fils a donc parlé à la fois et comme Dieu et comme homme : comme homme, confessant l'infériorité de la Nature prise dans l'incarnation; comme Dieu, professant la préséance du Père à qui il doit sa divinité.


§ 8. — Perfections personnelles du Fils.

Et voici que ces lumières fortifient notre regard et lui donnent une nouvelle audace.

Qu'est-ce, dites-moi, que l'humilité ? Suivant sa définition formelle, c'est reconnaître avec amour que l'on ne tient rien de soi, mais tout de Dieu, en un mot que l'on doit tout à Dieu. Sans doute, l'humilité de la créature ne peut convenir au Créateur. Nous sommes sortis du néant; le Fils est Celui qui est. Notre Nature contingente dépend essentiellement d'une cause efficiente ; et le Fils est identique à cette Nature, qui est sa propre Aséité. Mais, si j'ose le dire, il y a une humilité non de Nature mais de personne, une humilité filiale compatible avec la majesté d'un Dieu, une humilité qui est la gloire et la perfection d'un Dieu. Car c'est un Dieu qui a dit : « En vérité je vous le dis : le Fils ne peut rien faire de soi-même, à moins qu'il ne voie faire son Père » (Jean 5 ; 19) ; et encore : « Ma doctrine n'est pas mienne, mais la doctrine de celui qui m'a envoyé » (Jean 7 ; 16).

Qu'est-ce que l'obéissance? C'est aller où l'on est envoyé par celui qui impose un devoir ; c'est exécuter les commandements de celui à qui on se doit. Sans doute, l'obéissance servile de la créature ne peut convenir à la nature du Créateur, et saint Grégoire a eu raison de repousser le blasphème arien, et de dire : « Le Fils, en tant que Verbe, n'est ni obéissant ni désobéissant. » (S. Grég. de Naz., Orat. XXX. § 6. / S.C. 250. p. 237).
Mais il y a une obéissance, non de Nature mais de personne, une obéissance filiale dont un Dieu peut se glorifier. Car c'est un Dieu qui a dit : « Comme mon Père me commande, j'agis » (Jean 14 ; 31). Saint Hilaire a donc eu raison de s'écrier : « Qui ne reconnaît la supériorité du Père, de l'innascible sur l'engendré, du Père sur le Fils, de celui qui envoie sur celui qui est envoyé, de celui qui veut sur celui qui obéit ? Le Fils lui-même est en cela notre témoin : « Le Père, dit-il, est plus grand que moi ». De même saint Cyrille de Jérusalem, si sobre et si précis dans ses immortelles catéchèses :

Le Fils unique est le Seigneur de toutes choses. Mais le Fils du Père est docile, - eupeithès - il n'a pas usurpé la domination, mais il l'a reçue naturellement de Celui qui la lui donne spontanément. Car le Fils n'a pas pris de force, le Père n'a pas été jaloux de ce partage. Le Sauveur l'a dit lui-même : tout ce qui est à Moi m'a été donné par mon Père. Toutes choses m'ont été données, non comme à qui ne les avait pas encore ; et je les garde fidèlement, non comme en privant qui me les a données.

S. Cyrille de Jérusalem, Catech. X, § 9.

Et ailleurs, à propos du texte : « Le Fils Lui est soumis », texte qui embarrasse si souvent nos commentateurs :

Il sera soumis au Père, non qu'alors seulement il commencera à obéir au Père ; car de toute éternité Il fit ce qui Lui était agréable , mais parce qu'alors encore il obéira, non par une obéissance contrainte, mais par une docilité libre et volontaire. Car il n'est pas esclave, pour être soumis de force ; mais il est Fils pour aimer la tendre docilité.

S. Cyrille de Jérusalem, Catech. XV, § 30.


§ 9. — Élévation vers la vertu surnaturelle.

Montons toujours de clartés en clartés.

On est étonné de voir souvent les Pères des premiers siècles, Tertullien, Irénée, Hilaire, parler du Christ, pour ainsi dire, en bloc, sans paraître distinguer suffisamment entre le Dieu et l'homme. De là des textes difficiles à expliquer. Ne serait-ce pas que ces docteurs comprenaient mieux que nous l'intimité de l'union hypostatique ? - Par l'incarnation, la sainte humanité s'est tellement moulée sur le Verbe, que dans le Christ les vertus humaines ont pris la forme même des perfections personnelles du Verbe, à ce point que le Christ dit la même chose, prononce les mêmes mots et comme Verbe et comme homme.

Et ne serait-ce pas là ce qu'a voulu nous apprendre saint Paul, lorsqu'il écrit cette phrase énergique : « Car en Lui habite corporellement toute la plénitude de la Divinité » ? (Colossiens 2 ; 9).

Et par là nous commençons à comprendre la mission de Celui que Clément d'Alexandrie appelle si bien « notre Pédagogue ». Le Fils n'est pas venu seulement pour enseigner aux esclaves la loi de leur Dieu et Seigneur. Il n'a pas pris un corps et une âme uniquement pour leur fournir un modèle, qui, sans être soumis à la loi, leur donnât l'exemple de la loi accomplie. Le véritable but de l'incarnation était d'élever les esclaves à la filiation adoptive ; et pour cela, il fallait leur apprendre à pratiquer les vertus du Fils éternel et naturel : je dis ses vertus, c'est-à-dire ses perfections personnelles. Sa plus glorieuse perfection est qu'il doit tout à son Père, et c'est la racine de notre humilité surnaturelle ; sa plus haute dignité est qu'il est prêt à être envoyé et qu'il n'agit que par la mission de son Père, et c'est la racine de notre obéissance surnaturelle.

Ô mystère de l' « Économie divine » comme l'appelaient si bien les saints Pères ! Le Fils « a pris la forme de l'esclave, il s'est fait en tout semblable à l'homme, il a agi en tout comme un homme » (Philippiens 2 ; 7). Il s'est comporté extérieurement comme un esclave, mais sans jamais être esclave. Il a accompli tous les actes qu'exige une vertu d'esclave, mais par une vertu de Fils, afin de transformer nos obligations serviles en perfections filiales, afin d'élever les esclaves à la dignité de fils, afin de tout soumettre à Celui qui Lui a tout soumis, non plus par une subjection de servage, mais par cette soumission dont le Fils lui-même se fait gloire. Alors, les hommes devenus participants de la Nature divine, et vivant par le Fils de la vie du Fils, le mystère sera consommé, et Dieu en tous sera toutes choses (I Corinthiens 15 ; 28).

C'est pour le progrès de l'humanité assumée par le Christ que « Dieu sera tout en tous » (I Co. 15 ; 28). Car Celui qui a été reconnu dans la forme d'esclave, alors qu'Il était dans la forme de Dieu, doit être maintenant proclamé : « dans la gloire de Dieu le Père » (Ph. 2 ; 11) ; ainsi, on le constatera sans qu'il soit possible de le mettre en doute : Il est demeuré dans la Nature du Père, puisqu'on reconnaît qu'Il est dans la gloire de Celui-ci.

Il s'agit donc là d'une Économie, et non pas d'un changement de Nature : le Christ est, en effet, en Celui en Qui Il était. Mais Il l'est avec cette nuance qu'Il commence à être en Lui, et s'il commence, c'est qu'Il est né comme homme ; Il s'ajoute la totalité de cette Nature qui auparavant, n'était pas Dieu, puisqu'une fois réalisée le mystère de ce plan divin, on nous montre Dieu tout en tous.

nous qui deviendrons semblable à la gloire dont jouit le corps de Dieu (Ph. 3 ; 21). Au reste, le Fils Unique de Dieu, bien qu'Il soit né comme homme, n'est pourtant pas autre que ce Dieu tout en tous. Car la soumission de son corps, par laquelle ce qui est chair en Lui est absorbé par la Nature de l'Esprit, fera qu'il soit Dieu tout en tous, Lui qui est en même temps Dieu et homme : or c'est l'homme que nous sommes (l'humanité unie au Christ : l'homme total) qui en tirera profit (par la résurrection et la transfiguration du corps dans l'au-delà). Notre profit sera de jouir d'une gloire semblable à celle de l'Homme devenu nôtre (le Christ). Renouvelés dans la connaissance de Dieu, nous serons créés de nouveau à l'Image du créateur, selon cette parole de l'apôtre : « vous vous êtes dépouillés du vieil homme avec ses pratiques, et vous avez revêtu l'homme nouveau, celui qui, pour accéder à la connaissance de Dieu, est renouvelé à l'Image de Celui qui l'a créé » (Col. 3 ; 9 - 10).

Ainsi l'homme, Image de Dieu, arrivera-t-il à sa perfection. Car, rendu semblable à la gloire du corps de Dieu, il est élevé à l'Image du Créateur, selon les traits prévus pour le premier homme. Après s'être dégagé du péché et du vieil homme, voici l'homme nouveau fait pour connaître Dieu, qui obtient la perfection de sa condition : il connaît son Dieu, et de ce fait, devient son Image ; son amour empreint de respect le conduit à l'éternité, et d'être éternel - lui permet de rester pour toujours l'Image de son Créateur.

S. Hilaire, de Trinitate, lib. XI, § 49. / DDB. T. III p. 112 - 113.

Telle est la consommation dernière, la « récapitulation » suprême, dans le Dieu qui est Père, Principe, Inengendré, Éternel, vers qui l'Église aspire par le Fils et dans le Fils, suivant sa prière liturgique :

Par Lui, avec Lui et en Lui,
Dieu Père tout-puissant,
dans l'Unité du Saint-Esprit,
tout honneur et toute gloire.


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